Une première partie phénoménale, une deuxième partie dans la guimauve Spielbergienne : ceux qui ont vu A.I. Intelligence Artificielle seront en terrain connu. Spielberg avait réussi un étonnant pastiche de Kubrick, puis sombré en deuxième mi-temps chez Disney : Pinocchio, la Fée Bleue etc. Ici c’est pareil, mais on commence plutôt par une leçon au cinéma, Hitchcock chez les X-Files.
Pendant deux heures, Spielberg cache son jeu avec jubilation. De quoi parle-t-on ? Qui est qui ? Pas le moindre alien en vue, le kid de Cincinatti ne dévoile ses cartes qu’une à une, et joue plutôt sur les clins d’œil appuyés aux fans de Mulder et Scully, des Petits Gris, de la Zone 51. Un petit gars (Josh O’Connor) a détourné des fichiers top secrets de la Mystérieuse Organisation dont il faisait partie. Des Hommes en Noir, piloté par le terrible Noah (Colin Firth), partent à sa poursuite, tandis qu’une présentatrice météo du Kansas (Emily Blunt) se met à parler en langues.
Spielberg-Hitchcock est totalement à son affaire. Show, don’t tell, McGuffin, héros qui sauve quelqu’un qui veut sa mort, tout ça fonctionne pile poil.
Et arrive la scène des pianos.
Après une course-poursuite dont Spielberg a, depuis Duel, le secret du fun, le cinéaste fait atterrir ses héros dans un wagon… rempli de pianos. Ils sont quand même forts, ces Américains, pourquoi mettre des pianos là où un tâcheron aurait mis des caisses ? Un indice ? Une métaphore ? Mais c’est là que le film bascule. Emily Blunt, qui jusque-là, jouait parfaitement la Blonde-Carriériste-Qui-A-Une-Révélation, se met à jouer mal. Et quand un acteur se met à déjouer, c’est toujours un signe. On ne croit plus au scénario*, les répliques qu’on vous propose sonnent faux, les indications du metteur en scène ne sont pas claires…
À partir de là, Disclosure ne va faire que s’enfoncer dans le kitsch.
Il y a toujours eu deux Spielberg, l’enfant et l’homme mature, les deux capables de dérapages conséquents. Soit entre films de valeur variable (Amistad/La Liste Schindler) soit au milieu du film (AI).
Avec Disclosure, Spielberg revisite pourtant ici son thème fétiche ; la rencontre du troisième type par l’américain moyen, en butte à l’état comploteur. Il a réussi par trois fois, en mode sérieux (Rencontres), merveilleux (E.T.), ou terrifiant (La Guerre des Mondes).
Mais là, rien ne va. Ni le propos, ni la mise en scène, ni les acteurs, ni même la direction artistique.
Spielberg part d’une idée simple : si l’on apprenait qu’une autre civilisation existe dans l’univers, l’humanité serait à nouveau pacifique et unie**.
Représenter cette idée est une gageure, et évidemment, Spielberg échoue. Son cinéma, si musclé les deux premières heures, devient une barbe à papa écœurante de bons sentiments, incarné par des acteurs qui n’y croient plus, dans une imagerie de pub Coca pour Noël, avec petits renards et cerfs en CGI d’une mocheté absolue. Mais le pire reste à venir avec le fameux Disclosure Day. On pense alors à tous les mauvais films qui ont eu cette idée consternante : la révélation finale via une clef USB projetée sur grand écran, qui confond les méchants pour toujours et les obligent à se rendre, pieds et poings liés***.
Comme dirait Raymond Domenech, on voit pourtant des belles choses. Le propos sur l’empathie, qui serait l’arme fatale des E.T., est plutôt bien esquissé, tout comme l’idée écologiste que l’humanité doit se réconcilier avec la Création. Spielberg lance cette piste (jusque dans ses affiches) : peut-être que les E.T. sont déjà là, sous forme de cerfs, d’oiseaux, de renards… Il y ajoute – et cela ne cesse d’étonner le Professore Ludovico – un message religieux, plus précisément, catholique ! Un sujet d’autant plus rare que les Catholiques sont une minorité, souvent attaquée par le cinéma américain (Da Vinci Code). Là, Margaret, l’héroïne qui a la Révélation est atteint de glossolalie (touché par le Saint Esprit, qui prend, on le sait, la forme d’un… oiseau) ; un des personnages principaux est catholique, ex-bonne sœur, se plante un crucifix dans la main pour résister à l’emprise de Noah. Son mentor, Sœur Maura l’encourage (et partant, le spectateur) à embrasser la Création de Dieu qui englobe évidemment la vie Extra-Terrestre.
Ce propos, intéressant, troublant, aurait en réalité suffit, sans nécessiter la fameuse Disclosure. Et on aurait pu finir par la dernière scène, toute aussi chrétienne, exhortant à entendre le Message : « Listen ! »
* Un de plus grands scénaristes actuels à Hollywood, qui a travaillé avec les plus grands (Spielberg, De Palma, Fincher, Sam Raimi) sur leurs plus grands films (Jurassic Park, L’Impasse, Mission impossible, Snake Eyes, Panic Room, Spider-Man…) mais aussi sur les mauvais Indiana Jones (Le Royaume du Crâne de Cristal, Le Cadran de la Destinée)
** Pour être franc, on pensait ça à quinze ans en lisant Chroniques Martiennes. Qu’un gars de quatre-vingts ans pense toujours ça fait un peu de peine… Comme dans 2012, il est notable que seul le Grand Méchant a les pieds sur terre : lui est beaucoup plus circonspect sur l’humanité.
*** Et comble de la connerie, il essaie de nous faire pleurer sur de pauvres E.T. injustement torturés dans la Zone 51… On touche le fond.
