samedi 9 janvier 2016


8 Salopards : la pornographie de la violence
posté par Professor Ludovico dans [ Les films -Les gens -Pour en finir avec ... ]

Ce mercredi sur Europe 1, Bruno Cras chroniquait le dernier de Tarantino, 8 Salopards. « Au contraire de ses films passés, » disait-il en substance, « ces 8 Salopards-là sonnent totalement creux : c’est la pornographie de la violence. De la violence, sans aucun sens. Rien que de la violence »

Violence sans conscience n’est que ruine de l’âme, comme dirait l’autre…

C’est bien, on progresse.

Depuis longtemps, nous avons critiqué ce vide intersidéral qui habite les films du génie cinématographique de Knoxville, Tennessee. Depuis Kill Bill, en fait, mais ça s’applique à tous ses films*. Dans Kill Bill, la séquence de combat dans la neige était à couper le souffle, mais quel message véhiculait-elle ?

A l’époque (et toujours aujourd’hui), dès que nous prononçons le mot message, ou morale, les interlocuteurs sortent le revolver. Les sourcils se dressent, et les regards grimpent au plafond.

Pourtant l’art, c’est ça. Pire, ça a toujours été ça. La recherche du beau n’est pas une fin en soi, même si c’est ce qui guide l’artiste au moment de son geste. Non, l’artiste a toujours quelque chose à dire, une idée à faire passer. La grotte de Lascaux, ce n’est pas le papier peint de M. et Mme Cro Magnon, c’est la transmission d’une idée, d’une histoire. Le Sacre de Napoléon, de David, c’est la démonstration du pouvoir impérial. Et c’est également un client à honorer. Laurent de Medicis ou Napoléon Bonaparte. Ou tout simplement Mme Michu qui vient voir Bienvenue chez les Chtis. Car même dans ce film – où l’on peut difficilement prêter à Danny Boon des intentions intellectualisantes – il y a un message : faisons fi de nos préjugés et de nos différences : marseillais ou lensois, nous sommes tous humains. Et ces gens du nord, ils ont dans leurs yeux le bleu qui manque à leur décor…

Mais il n’y a jamais eu un atome de cela chez Tarantino. Dans son âme de cinéphile enfant, il n’a jamais grandi. Il est d’ailleurs notable qu’à son âge (53 ans), il n’ait ni femme ni enfants**. Même à Hollywood, c’est une singularité. Mais un enfant ne peut pas avoir pas d’enfant. Certains trouvent ça touchant ; on peut trouver ça terrifiant.

Tarantino, lui, a eu pour son noël 1992 le plus beau cadeau qui soit : le cinéma. Et depuis, il joue avec : « aujourd’hui, on dirait qu’on ferait un film de guerre, et la jolie projectionniste, elle se battrait contre les nazis. Ou alors on ferait un western, et il y aurait un super sudiste méchant mais Django, il est fort, et vengerait tout le monde. Ou alors, on prendrait des filles canons, et elles se vengeraient avec des voitures … »

On s’amuse, bien sûr, pendant les films de Tarantino. Mais que nous disent ces films ? Rien. Ils ne nous touchent pas. Depuis toujours. Et il est temps que la critique s’en rende compte.

*À l’exception notable de Jackie Brown
** « Je n’ai ni femme ni enfants, mais je ne regrette rien, le cinéma en vaut la peine. » Interview très instructif à Paris Match




mercredi 6 janvier 2016


Star Wars VII – Le Réveil de la Force
posté par Professor Ludovico dans [ Les films ]

Il fallait avoir, à vrai dire, les meilleures dispositions pour aller voir Le Réveil de la Force. Sur les lèvres, ce petit mépris habituel pour les pitreries space opera de George Lucas, ce genre SF tombé dans l’oubli en 1940 et fort mal à propos remis au goût du jour par un petit matin de mai 1977. Et plein de condescendance, aussi, devant la populace qui se jetait sur le chef d’œuvre attendu.

Nous avons expliqué à longueur de colonnes ici d’où vient cette condescendance, d’où vient ce mépris. Pas de snobisme, mais l’horrible sentiment que notre littérature chérie (Brunner, Bradbury, Brown, Dick, Delany, Haldeman, Lem, Herbert, Lovecraft, Moorcock, Pohl, Sheckley, Simak, Sprague De Camp, Strougaski, Zelazny…) avait disparu dans un trou spatio-temporel créée par le succès gargantuesque de l’opérette en pyjama de Mr Lucas. Star Wars, en ressuscitant un genre défunt et méprisé des amateurs, était devenu LA science-fiction pour le grand public. Non seulement Lucas avait piqué dans les fonds de tiroirs du genre (Buck Rogers et les serial des années 30), non seulement il avait volé les idées des plus grands (Dune, pour ne pas le nommer, mais aussi La Forteresse Cachée de Kurosawa, Metropolis, et Le Magicien d’Oz, ou The Dam Busters pour les scènes finales*), mais en plus, il le faisait mal. Car Star Wars n’a eu aucune descendance : le space opera n’a pas fleuri comme genre cinématographique, et il a fallu attendre près de quarante ans pour qu’éclose une nouvelle tentative (beaucoup mieux réussie, John Carter)

Condescendance et mépris, quelles meilleures dispositions d’esprit pour aller voir un film ? Pas de risque d’être déçu, en effet.

Et ce raisonnement marche ; force est de constater que l’on ne s’ennuie pas à ce Star Wars. L’ensemble est plaisant, et il y a même de grands moments, qui sont maintenant relevables. (Il est à supposer que tout le monde a vu Le Réveil de la Force, non ?)

Le début est excitant, le nouveau méchant est magnifique (il faut dire que c’est notre chouchou des Girls), son dilemme est formidablement géré et crée une surprise totale, le duel nocturne dans la neige est splendide, et le retour de Luke est particulièrement émouvant. On oubliera les prestations pitoyables de Harrison Ford et de Carrie Fischer, ainsi que le pénible intermède dans une nouvelle Cantina moyenâgeuse.

Car comme tout JJ Abrams qui se respecte, tout cela est très bien fait. Cependant, on reste en territoire connu, et même ultra balisé. On a d’ailleurs du mal à comprendre les précautions prises par Disney pour que rien ne fuite avant la sortie, car Le Réveil de la Force n’est rien d’autre que le scénario du IV, V, VI**.

Ce que les fans appellent hommage se nomme plutôt copier-coller. Un héros vit une vie miséreuse sur une planète désertique ; il ressent l’appel de la Force. Il y renonce une première fois, pour accepter finalement la deuxième. Dans l’espace, le Côté Obscur a bricolé une planète qui permet de détruire, avec un rayon lumineux, d’autres planètes*. Il est tout à fait symptomatique que Star Wars, même sous les mains de très bons scénaristes comme JJ Abrams et Lawrence Kasdan, soit incapable de produire un autre scénario-type que le Star Wars de 1977.

Dans Star Trek, il y a eu cinquante façons de détruire l’univers. Dans Star Wars, il n’y en a qu’une. Parce que le space opera ne produit que ce genre de clichés. C’est sa génétique, son ADN, et c’est ce côté hamburger de chez McDonald’s qui ravit les foules. Toujours le même goût quarante ans après : contrebandiers de l’espace, monstres en plastique, histoires de famille façon tragédie grecque, et duels au sabre laser.

C’est déjà beaucoup, mais en même temps, c’est très peu.

* Ce qui est expliqué en détail ici, vidéos à l’appui…
** A voir : les 18 similarités relevées par Entertainment Weekly.




dimanche 3 janvier 2016


Le Pont des Espions
posté par Professor Ludovico dans [ Les films ]

La vieillesse a du bon. On se bonifie avec l’âge, dit-on. C’est le cas de Steven Spielberg : un bon cru dès le départ donne un aujourd’hui un très grand cru.

Ce Pont des Espions est à la fois un film très patriote (la justice, la démocratie, l’honneur américain) et un film qui a le bon goût de ne pas l’être. Ici, ce n’est pas tant le talent de Spielberg que nous louerons, c’est sa subtilité et sa sobriété. Pas le Spielberg d’Amistad, d’Always, du Cheval de Guerre, mais celui de Munich, de Lincoln, de la Liste de Schindler.

Le Pont des Espions, c’est l’apogée d’un certain cinéma classique, où l’on prend le temps d’esquisser ses personnages sans céder à aucune facilité. Là où un jeune Spielberg aurait appuyé ses effets, le vieux Spielberg les tient à distance.

Comme d’habitude, il défend les valeurs de la parole donnée, de l’honnêteté, de la justice due à tout monde. Même à son pire ennemi, même quand on est en guerre, même quand on est au bord de l’apocalypse nucléaire.

Spielberg touche là un nerf particulièrement à vif de l’idéal américain. Peut-on rester une démocratie alors que l’on est en guerre ? Doit-on au contraire réduire nos libertés, mettre en veille nos idéaux, confier nos intérêts au meilleurs, le temps de rétablir la paix ? Doit-on rester Athènes, ou devenir Sparte ? Ce questionnement irrigue la Guerre d’Indépendance, la Guerre de Sécession, la Seconde Guerre Mondiale, puis le Vietnam et aujourd’hui la Guerre contre le Terrorisme. Le cinéma américain reflète ces débats, de USS Alabama à 300, de Battlestar Galactica à 24, de Lincoln au Pont des Espions.

La réussite du film tient tout autant à son casting. Tom Hanks est parfait, mais c’est évidemment un film fait pour lui. La performance est plutôt du côté de l’espion russe, que Spielberg rend sympathique grâce à Mark Rylance. Tout en castant un parfait inconnu, Austin Stowell, dans le rôle de Gary Powers le pilote de l’U2 qui n’a pas eu le courage « américain » de se tuer plutôt que de se livrer, et que Spielberg réhabilite dans la dernière ligne droite. Au contraire, il met dans un rôle censément moins important (l’ami de Powers) le sympathique et connu Jesse Plemons (Landry dans Friday Night Lights).

Comment mieux dire que Gary Powers n’est pas le héros de cet histoire ? Même si, en tant qu’homme, il vaut mieux survivre ? Que l’espion russe vaut autant que lui, peut-être même plus ?

Tout Spielberg est là-dedans : une parfaite compréhension, et une complète empathie, pour l’âme humaine. Et le refus des mouvements de la masse, anticommuniste ou raciste, prête à se trouver n’importe quel bouc émissaire… Dans ces périodes troubles, quand les forces sociales vous poussent au pire, seule la fermeté des valeurs permet de tenir le cap dans la tempête.

Même si les valeurs ne gagnent pas toujours, à l’image de la fin douce-amère du film, qui rappelle tout autant Munich que Zero Dark Thirty.




vendredi 1 janvier 2016


La playlist de Janvier
posté par Professor Ludovico dans [ Playlist ]

Musique : les premiers albums de Blondie
Série : Leftovers ? Battlestar Galacatica avec le fiston ? Breaking Bad avec la Professorinette ? On ne sait pas encore puisqu’on vient de finir The Affair et qu’on se sent orphelins… en tout cas, Orange is the New Black saison 2 avec les deux…
Livre : Rouge ou Mort, de David Peace ou la vie de Bill Shankly, l’entraineur de Liverpool FC ; La Chair Interdite, de Diane Ducruet




jeudi 31 décembre 2015


Vanilla Sky
posté par Professor Ludovico dans [ A votre VOD -Les films ]

Vanilla Sky reste un des rares exemples de twist réussi au cinéma. Même si le film fait comprendre au spectateur, dès le départ, qu’il y a quelque chose qui cloche dans cette histoire, il ne donne aucun indice sur la solution. Même si, à la revoyure, on trouve quelques indices, comme par exemple des bruits incongrus qui indiquent où est vraiment le personnage. Mais il faut avoir l’oreille affutée.

Avec James Malakansar, nous avions tellement adoré le film quand il est sorti que nous n’avons jamais osé le revoir. Pour tenter l’expérience aujourd’hui avec de jeunes élèves en cours de rattrapages CineFastiens, il faut s’armer d’un peu de circonspection avant de mettre le DVD dans le lecteur.

La première partie confirme cette inquiétude. Tom Cruise, en cette année 2001, est au sommet de sa popularité et de son pouvoir à Hollywood. Il sort d’Eyes Wide Shut qui lui a donné cette crédibilité artistique qui lui manquait, il a quitté Nicole Kidman pour Penelope Cruz (et ça se voit dans Vanilla Sky !), mais il va plonger dans la scientologie et ruiner pour un temps sa carrière. Ici, il est plus beau, plus souriant, coolissime et plus énervant que jamais.

Mais c’est aussi voulu. Décrire un wonderboy à qui tout sourit, et qui va percuter le mur. Au sens littéral d’ailleurs. Et un film où Tom Cruise se fait tabasser, c’est toujours un bon film. Et un film où Cameron Diaz ne sera plus jamais aussi belle, et un film où Penelope Cruz est déjà très belle.

La morale finale est toujours aussi forte, et rattrape les quelques doutes que nous avions pendant le film. Plutôt que de rêver sa vie, vivons là. Comme le disait le professeur Frank’n’Furter, de la planète Transexual, Transylvania :
« Don’t dream it, be it. »




jeudi 31 décembre 2015


Les Affranchis
posté par Professor Ludovico dans [ A votre VOD -Les films ]

Pendant Noël, les enfants font des devoirs. Ils révisent. Ça ne leur plaît pas trop. Ils préféreraient regarder Orange is the New Black ; des histoires de filles en prison, c’est mieux que les révisions.

Mais bon, c’est pas comme ça qu’ils auront leur Bac C. Le Professore leur a concocté un programme multidisciplinaire : Sciences et Vie de la Terre et des Arachnides, Mélodrame et fiction à twist, et bien sûr, cours de sicilien par correspondance. C’est à dire Starship Troopers, Vanilla Sky et Les Affranchis.

Magnanime, le Professore Ludovico les laisse choisir. La Professorinette prend Les Affranchis. Direct. Elle a bon goût, la Professorinette.

Parce que c’est un film important, Les Affranchis. À qui dirait-on aujourd’hui dans un dîner « Tu me trouves drôle ? Tu me trouves drôle COMMMENT ? » si Joe Pesci ne nous l’avait pas appris ? Et comment engueulerions-nous nos enfants sans l’aide de Bob de Niro : « Whad de matta wif you?? Whad didaille tole you, you fuckine basta?!! »*

Les films, c’est ça qui vous éduque. Qui vous apprend l’histoire ou la philosophie. Le foot américain ou le Texas. La vie dans l’univers ou la Guerre de Sept Ans. Donc pas de question de céder sur l’éducation des enfants. Ce soir, pas de télé, ce sera Les Affranchis. Ça couine, mais au bout de trois minutes, on n’entend plus personne. Il faut dire qu’en trois minutes Papy Scorsese a planté le décor. Et Billy Batts au passage. Un bon coup de pied dans la gueule. Un coup de couteau de cuisine dans le bide, et un coup de pelle sur la tête pour faire bonne mesure. Eh oui les enfants, on n’est pas dans Les Razmokets à Paris !

Et pendant deux heures vingt-six à ce rythme insensé, nous allons suivre Ray Liotta dans ses pérégrinations dans la mafia. Certes, le film est très bavard, mais c’est le prix à payer pour nous raconter tout ça. A tel point que la Professorinette trouve Goodfellas très inspiré du Loup de Wall Street. Rise and fall du narrateur. Regards caméras et voix off. Attention, la Professorinette sait que ce Loup est postérieur, mais ça lui gâche un peu le plaisir de découvrir que c’est le système Scorsese, tout simplement.

Nous, évidemment c’est l’inverse. On trouve que le Loup est une resucée, comme Casino, de ces séminaux Affranchis. Et que malgré ses petits défauts, ces vingt-cinq ans, ces goodfellas marchent toujours du feu de dieu. Parce que Scorsese a cette technique, ces plans-séquences incroyables, et cette scène finale atomique où l’on prépare le dîner, on coupe de la came, on surveille l’hélico, on tire un coup et on se fait bêtement arrêter. Le tout sur un mix musical tout aussi virtuose que le montage**.

La grande œuvre des Affranchis, c’est de nous avoir décillé le regard sur la mafia, et d’avoir ouvert la porte, dix ans plus tard, aux Sopranos. Montrer la Cosa Nostra comme un mode de vie, mais comme un horrible mode de vie, sans gloire, sans honneur, où les petits se font broyer et où les gros s’empiffrent. Loin du Parrain – par ailleurs au Panthéon du Professore – mais qui transformait l’ascension de Michael Corleone en magnifique tragédie shakespearienne. Ici, pas de Macbeth ou de Roi Lear, mais des ouvriers du crime. Et si la violence est omniprésente, elle n’est jamais jouissive. Et, en tout cas, jamais approuvée par le spectateur.

* et plein d’autres répliques cultes :
Tommy DeVito: Oh, oh, Anthony. He’s a big boy, he knows what he said. What did ya say? Funny how?
Henry Hill: Jus…
Tommy DeVito: What?
Henry Hill: Just… ya know… you’re funny.
Tommy DeVito: You mean, let me understand this cause, ya know maybe it’s me, I’m a little fucked up maybe, but I’m funny how, I mean funny like I’m a clown, I amuse you? I make you laugh, I’m here to fuckin’ amuse you? What do you mean funny, funny how? How am I funny?

Ou :

Jimmy Conway: What’s the fuckin’ matter with you? What – what is the fuckin’ matter with you? What are you, stupid or what?

Ou encore :
Jimmy Conway: I’m fuckin’ kidding with you! You fuckin’ shoot the guy?
Henry Hill: He’s dead.
Tommy DeVito: Good shot.

** Jump into the Fire, Memo from Turner, Magic Bus, Monkey Man, What Is Life et Mannish Boy

*** Un sosie de Scorsese fait une apparition. Et Michael Imperioli (qui, dans Les Affranchis, joue le rôle du jeune serveur Spider) lui crie « I love Kundun ! »




dimanche 27 décembre 2015


Amistad
posté par Professor Ludovico dans [ A votre VOD -Les films ]

Bien sûr, Amistad n’est pas le meilleur film de Steven Spielberg. Bien sûr, c’est un feelgood movie. Bien sûr, il y a des moments ratés et bien sûr, la musique de John Williams est un peu superfétatoire. Bien sûr, Steven Spielberg essaie de faire sa Liste de Schindler noire, mais bien sûr aussi, le talent de Steven Spielberg éclate plus d’une fois dans ce film à moitié raté.

Parce que contrairement à tous les films réalisés par les agnostiques du cinéma*, Spielberg sait quoi faire avec une caméra, même quand son film n’est pas très bon.

Amistad commence par une mutinerie, un type de scène probablement filmé des milliers de fois depuis les frères Lumière. Comment la filmer une fois de plus ? Spielberg débute donc par un très gros plan sur un visage dans l’obscurité, d’un noir magnifiquement éclairé de quelques zones bleutées. On se doute (car on ne le voit pas), qu’il s’agit d’une cale de bateau, vu le sujet ; et on croit qu’il pleut. Erreur, ce visage est en sueur, car l’homme arrache un clou. Ce clou peut ouvrir un verrou. Ce verrou va libérer les esclaves. Ces esclaves vont se révolter et massacrer l’équipage de négriers. En partant d’une goutte de sueur, Spielberg a déjà raconté une histoire.

Ce n’est qu’un exemple parmi d’autres. Comme dans tous ses films, Spielberg préfère des métaphores visuelles plutôt que le dialogue. Ainsi une fleur servira de pont entre l’ancien président Adams et l’esclave noir. Une dent de lion sera le symbole du combat que mènent les noirs, en Afrique ou en Amérique.**

Le film a aussi quelques audaces, peu habituelles dans un film Hollywoodien de ce calibre : des dialogues dans les dialectes africains (en VO non sous titrés), engendrant des moments de cocasseries au milieu de la tragédie.

C’est à cela que l’on connaît un grand cinéaste : il n’a pas peur de rester seul avec ses images.


* Un Village Français, Le Gamin au Vélo, Gatsby, Everest, you name it…
**Il faudra d’ailleurs saluer un jour l’immense travail accompli par Spielberg pour la cause noire, lui le petit juif blanc de l’Ohio : La Couleur Pourpre, Amistad, Lincoln.




mercredi 23 décembre 2015


Pauvre Alex Proyas (Gods of Egypt)
posté par Professor Ludovico dans [ Les films ]

Alex Proyas, le réalisateur de l’imputrescible Dark City (mais aussi de Prémonitions, et d’I, Robot, ce qui aurait dû nous alerter) va peut-être commettre l’irréparable le 24 février en sortant Gods of Egypt, dont la bande annonce, qui n’a jamais aussi bien porté son nom, nous annonce le nanar absolu. Et rien que pour ça, on va y aller, évidemment. On dit ça uniquement sur la base du Théorème de l’Etiquette de la Bouteille de Vin qui énonce un principe simple : comme un amateur de bon vin, le cinéphile est capable de juger un film sur sa seule bande-annonce, voire sur son affiche.

Ici, on pourrait se tromper, parce qu’il y a une jolie affiche et quelques bons acteurs (Gerard Butler (300), Rufus Sewell (Dark City), Nikolaj Coster-Waldau (notre Jaime de Game of Thrones), Geoffrey Rush (Munich, Pirates des Caraibes), et la jolie Elodie Yung vue dans Les Bleus: Premiers Pas dans la Police). Tout ça pourrait faire un joli péplum avec Ra, Seth et Horus, mais la bande annonce suffit à nous prouver le contraire.

Car si l’on croyait avoir atteint le top du kitch avec 300 (en y passant quand même de très bons moments), on était loin du compte. Le niveau de ringardise atteint ici des sommets inusités. Pyramide dorées, ange-sphinx, décor en carton et figurants en pixels : tout est possible dans Gods of Egypt.

Il faut donc absolument aller voir cette magnifique bande-annonce qui fait passer Les Chevaliers du Zodiaque pour une toile du Tintoret.

Pas de doute, ce sera le journey d’une lifetime.

Et évidemment, rendez-vous en salles : j’ai déjà acheté le pop-corn…




lundi 21 décembre 2015


Questionnaire de Proust-Libé, version musique
posté par Professor Ludovico dans [ Le Professor a toujours quelque chose à dire... ]

Ici on aime bien le questionnaire de Libé, on a même fait deux articles dessus, celui-ci et celui-là. Ils l’ont remplacé par un questionnaire sur la musique, mais on n’est pas sectaires à CineFast ; donc voici les réponses du Professore Ludovico.

Le premier disque que vous avez acheté adolescent avec votre propre argent ?
33t : The Wall. Il est usé jusqu’à la corde. J’ai traduit les paroles sur un cahier, et je les connais encore par cœur. Mais avant, en 45T : Le France de Michel Sardou. Que je connais tout autant par cœur.

Pour écouter de la musique : MP3, autoradio, platine CD, vinyle ?
MP3, depuis que ça existe. Charger des albums sur un lecteur CD est une tâche désormais insupportable pour moi. Et on semble avoir oublié toutes les galères qu’on a eu avec les vinyles ; casse, rayures et nettoyages permanents.

Le dernier disque que vous avez acheté, et sous quel format ?
J’achète encore des CD de musique médiévale et, en général, les artistes que je veux aider à continuer à produire leur musique. Sinon, shame, shame, shame… je télécharge.

Où préférez-vous écouter de la musique ?
Devant mon PC.

Est-ce que vous écoutez de la musique en travaillant ?
Jamais. Je ne sais pas faire deux choses à la fois.

La chanson que vous avez honte d’écouter avec plaisir ?
Le France.

Le disque que tout le monde aime et que vous détestez ?
Les premiers disques des Beatles. Même le correcteur orthographique connait leur nom.

Le disque pour survivre sur une île déserte ?
Dark side of the moon.

Un label ou une maison de disques à laquelle vous êtes particulièrement attaché ?
Attaché, c’est beaucouop dire. Mais je dirais Barclay, parce qu’ils ont fait Sid Bechet et Sid Vicious.

La pochette de disque que vous pourriez encadrer ?
Le premier album de The Clash.

Un disque que vous aimeriez entendre à vos funérailles ?
Time, de Dark side of the moon et Ich will zu land ausreiten, un chant de minnesänger, les ménestrels du moyen âge allemand.

Préférez-vous les disques ou la musique live ?
Les deux. Mais les disques ne vous frustrent jamais. Un concert peut être extraordinaire ou ennuyeux.

Allez-vous en club pour danser, draguer, écouter de la musique sur un bon sound system, ou n’y allez-vous jamais ?
Après n’avoir eu ni les moyens, ni le courage d’y aller, j’ai eu ma période entre 20 et 25 ans. Et – coup de bol – c’était l’époque de la house. La seule fois dans ma vie où j’ai été à la mode. j’aimerais bien aller dans une boite où l’on jouerait encore cette musique…

Le groupe que vous détestez sur scène mais dont vous adorez les disques, et inversement ?
Je ne crois pas que ça existe. Quand j’ai un doute sur un groupe, je vais le voir sur scène, parce que sur scène, on ne ment pas. C’est en allant les voir au Bataclan que j’ai su que je n’achètera jamais un disque d’Oasis.

Les paroles d’une chanson que vous connaissez par cœur ?
Time de Pink Floyd. « Ticking away the moments that make up a dull day… »

Le disque que vous partagez avec la personne qui vous accompagne dans la vie ?
Hunky Dory, l’un des nombreux « meilleurs albums » de Bowie.

Le groupe dont vous auriez aimé faire partie ?
Les Rolling Stones, évidemment.

La chanson ou le morceau de musique qui vous fait toujours pleurer ?
Ca varie selon les périodes. Peut-être Le France, mais je pleure sur ma jeunesse, pas sur Sardou. Ça a été Love will tear us apart, ça peut être comme aujourd’hui Dulce solum natalis patrie, un carmina burana, Wish you were here, Heroes ou Sister morphine, I’m sorry de Brenda Lee, One way ticket, le disco de Eruption, ou Hurt, la reprise NiN par Johnny Cash.

A vous de jouer…




lundi 21 décembre 2015


Back Home
posté par Professor Ludovico dans [ Les films ]

Ne jamais tourner un film dans une langue étrangère : c’est ce qu’Hitchcock expliquait à Truffaut il y a cinquante ans. Comment expliquer autrement l’échec de Back Home, le dernier film en date du génial Joachim Trier qui nous avait assommé de son talent avec Oslo 31 août* ?

Comment expliquer, en effet voir autant d’acteurs A-List jouer en dessous de leur niveau ? Si ce n’est que le réalisateur norvégien ne comprenait pas les nuances de l’anglais ? Isabelle Huppert n’est pas crédible en grande photographe de guerre, Gabriel Byrne (le Keaton d’Usual Suspects) dont c’est peut-être la plus mauvaise performance, Jesse Eisenberg qui se cantonne dans son cliché de jeune intellectuel New-Yorkais. Seul le jeune Devin Druid fait un ado tourmenté très convaincant**.

Pour le reste, ce n’est pas très concluant non plus. Si l’on adhère volontiers à la narration déstructurée (entre le passé, le présent, les différents points de vue et même les rêves des protagonistes), on a l’impression désagréable d’avoir le premier montage du film.

C’est dommage, car, à l’évidence, Joachim Trier a des choses à dire sur l’adolescence, la passion, la famille, le deuil.

Mais pas aujourd’hui.

* Chronique manquante, d’ailleurs…
** Ainsi que quelques pointures issues de la télé : notre chouchou Amy Ryan de The Wire et Gone Baby Gone, la belle Rachel Brosnahan de House of Cards, et on a cru reconnaitre Deirdre O’Connell, l’Athena de The Affair, mais IMDb refuse de confirmer…