mercredi 23 juillet 2014
Promised Land
posté par Professor Ludovico dans [ Les films ]
C’est un pas de plus. Un petit pas certes, mais un pas très symbolique dans notre descente aux enfers cinéphilique. Car ce n’est pas le cinéma d’aujourd’hui qui déçoit, mais bien le cinéma d’hier, celui que nous aimons tant. Ce n’est pas Transformers, ce n’est pas Edge of Tomorrow, c’est un cinéma classique, bien écrit, bien tourné, bien joué, c’est Promised Land.
Une émission de l’année dernière du Cercle, le Masque et la Plume de Canal+, avait suscité quelques regrets de n’avoir pas vu en salle le film à thèse signé du trio Gus Van Sant, John Krasinski, Matt Damon. Les chroniqueurs de Frédéric Beigbeder avait loué le classicisme du film, son côté engagé, à la fois désuet et encourageant : enfin un film avec un cerveau, avec quelque chose à raconter.
Indubitablement, c’est le cas. Un plaidoyer anti-gaz de schiste, traité avec originalité du côté de l’ennemi, avec un casting ad hoc prenant comme Méchants de luxe deux acteurs qui ont depuis toujours la faveur du public (Matt Damon, Frances McDormand). Comment mieux incarner le méchant conglomérat pétrolier qui vient spolier gentiment, très gentiment, à coup de dollars et de délicatesse, de pauvres paysans du Kansas ? Gus peut alors démontrer que ces expropriateurs ne sont pas des monstres : « I’m not a bad guy », ne cesse de répéter Steve, le personnage de Matt Damon.
Mieux, le film va s’attacher à détruire lentement ce personnage, et l’amener à lui ouvrir les yeux sur ce qu’il fait vraiment, c’est à dire acheter des terrains pas cher qui produiront des millions de dollars de bénéfice, tout en asphyxiant les animaux et en polluant l’eau. De cette révélation, dans le sens biblique du terme, Steve ne sortira pas intact.
Promised Land est formidablement filmé, les acteurs excellents, et nous adhérions déjà à la thèse avant d’avoir vu la première minute du film. Non, le problème n’est pas là. Ce n’est pas non plus que les ficelles soient trop grosses ; elles sont juste trop épaisses à notre goût. Le gentil vieux professeur, la quadra amoureuse un peu dessalée le paysan, pauvre mais digne, tous ces clichés scénaristiques, c’est ça qui cloche. Qui cloche très légèrement, mais qui cloche quand même.
Et c’est toujours le même coupable qui faut designer dans ces cas-là : les séries télés. Une série a le temps d’installer ses personnages, et elle ne s’en prive pas. Une série n’a pas besoin d’être aussi évidente, elle peut rester mystérieuse, car elle a tout le temps devant elle… Sans être volontairement absconse comme Mad Men, elle peut se permettre d’être subtile.
En même temps que Promised Land, je regardais le pilote de Banshee, dont la subtilité ne semble pas être l’argument de vente (muscle, poursuite, prison, baston). Pourtant, dans ce pilote, beaucoup de choses étaient suggérées, et restaient dans le non-dit.
Maintenant que les séries sortant de décennies de cop show à rallonge (Mannix, Cannon, Starsky&Hutch, Hawai Police d’Etat, Colombo, Magnum…) et ont retrouvé, grâce à Twin Peaks, grâce aux X-Files, les vertus du feuilleton, depuis qu’elles ont aussi décidé (merci HBO !) d’être ambitieuses, et de s’attaquer à des sujets sérieux (The Wire, A la Maison Blanche, Generation Kill…), le cinéma fait pâle figure. Même le meilleur cinéma qui soit.
dimanche 20 juillet 2014
The Gospel According to Saint Alfred#7 : the art of editing
posté par Professor Ludovico dans [ Le Professor a toujours quelque chose à dire... ]
On le sait depuis longtemps : le seul véritable art du cinéma, c’est le montage. Tout le reste est importé des autres arts : le théâtre pour la construction dramatique et les acteurs, l’opéra pour l’utilisation de la musique, la photo, pour la prise de vue et l’éclairage…
Le montage, c’est ce qui rend spécifique le septième art. Essayez par exemple d’écrire – ou de peindre – l’ellipse géniale de 2001, qui fait passer 10 000 ans d’humanité en un seul raccord entre un os et un vaisseau spatial ?
Hitchcock ne dit rien de moins en décortiquant son Fenêtre sur Cour avec François Truffaut. Quand James Stewart passe le temps à espionner son voisinage à la jumelle, on pourrait en tirer plusieurs conclusions. Tout dépend du contexte, et donc, du montage…
Dans un contre-champ, le plan d’une jeune mère jouant avec son bébé. Champ : James Stewart sourit.
Maintenant, explique Hitchcock, changez le contre-champ et remplacez-le par une femme nue. Vous avez remplacé le gentil monsieur en pervers pépère. Pourtant le premier plan, n’a pas changé, c’est James Stewart, un des acteurs les plus gentils du cinéma américain de l’époque, le Tom Hanks des fifties. Mais la simple juxtaposition de deux plans suffit à raconter une histoire tout à fait différente.
Cette juxtaposition fait aussi aujourd’hui le bonheur, et génère l’essentiel des critiques sur la télévision. Quelles images, en effet, juxtapose-t-on pour décrire la banlieue, le conflit israélo-palestinien ou le crash du Malaysia MH17 ? C’est que ces images mises bout à bout finissent par produire un discours, et même, une idéologie. Si l’on insère dans un reportage des images d’archives russes sur les missiles BUK qui pourraient être la cause du crash, n’est-ce pas d’ores déjà prononcer l’acte d’accusation, tout comme Hitch aurait pu glisser ce plan de femme nue ?
C’est le pouvoir des images, et notre responsabilité permanente de nous interroger dessus…
dimanche 13 juillet 2014
The Civil War (en Palestine)
posté par Professor Ludovico dans [ Le Professor a toujours quelque chose à dire... ]
L’homme ne change pas.
Dans le premier épisode de son chef d’œuvre sur la Guerre de Sécession, Ken Burns raconte qu’à la première bataille de Bull Run, le 21 juillet 1861, près de la petite ville de Manassas, le peuple et la haute bourgeoisie de Washington se rendit en masse, à pied ou en calèche. Il fallait assister à l’affrontement, comme on se rend à un match OM/PSG ou à une étape du Tour de France. Ce qui – en creux – dit bien qu’il s’agit de la même chose depuis toujours : gladiateurs et duels, sport et guerre, le même théâtre de la cruauté.
La bataille commença en contrebas, et pendant que chacun savourait son sandwich ou croquait sa pomme, les premiers blessés commencèrent à refluer du champ de bataille.
C’est à la vue de ces bras arrachés, ces visages ensanglantés, et ces hommes aveuglés, que la foule condescendit à se replier, épouvantée par les conséquences réelles de ce massacre. Cent cinquante ans plus tard, l’humanité n’a pas bougé d’un iota.
Dans un article de Libération, le journaliste décrit la population israélienne de Sdérot venu pique-niquer avec les enfants aux abords de la bande de Gaza pilonnée par l’aviation israélienne. Dans un autre article, des familles israéliennes se rendent en riant, dès l’alarme donnée, dans le bunker censé les protéger des roquettes du Hamas. Sans croire qu’une seule de ces roquettes, si elle échappait à la vigilance du prétendu infaillible Dôme d’Acier anti-missile, suffirait à détruire d’un seul coup amis, familles et enfants… Comme pour le Costa Concordia, l’humanité est à bord du Titanic, mais il est insumersible…
Quand on demandait à Primo Levi dans les années 80 pourquoi les juifs n’avaient pas fui le péril nazi, pourtant évidemment antisémite depuis les années trente, il répondait par cette évidence : « Vous-mêmes, fuyez-vous la Guerre Froide qui menace, avec le péril atomique, 90% de l’humanité ? Pourquoi ne fuyiez-vous pas en Nouvelle Zélande, ou en Polynésie, qui ne seront pas touchées par les radiations ? Eh bien nous, c’était pareil. Nous connaissions le péril, mais nous n’y croyions pas… »
Cette humanité, curieuse et voyeuriste, inconsciente du danger, mais aimant se faire peur, c’est celle que l’on croise dans l’ambiance feutrée d’une salle de cinéma, bunker protecteur qui nous permet d’assouvir tous nos fantasmes sans danger, et assister en voyeur à ce que la morale nous a habituellement interdit. Les défauts, toujours rigolo chez les autres (Qu’est-ce Qu’on a Fait au Bon Dieu ? 40 Ans et Toujours Puceau). Le spectacle d’une violence sans limite (Le Grand Sommeil, Scarface, Seven, Massacre à la Tronçonneuse, Transformers). La sexualité du voisin (Un Eté 42, La Chambre Bleue, L’Homme Blessé) ou des voisines (Mulholland Drive, La Vie d’Adèle). Le corps dénudé des plus belles femmes du monde (Arletty dans Les Enfants du Paradis, Angie Dickinson dans Rio Bravo, Nicole Kidman dans Calme Blanc, Tricia Helfer dans Battlestar Galactica…)
Le cinéma, la télé, et le sport ; les grands défouloirs… L’homme ne changera pas.
samedi 12 juillet 2014
Othello
posté par Professor Ludovico dans [ Les films ]
Séquence cours d’anglais avec la Professorinette : on va voir l’Othello de monsieur Orson Welles, restauré et en salle.
Ce film, je l’avais vu adolescent, et il m’en était resté le choc graphique. C’est bien ce qui subsiste, soixante ans après.
Pour le reste, ce n’est pas un grand Welles. Il rend l’œuvre de Shakespeare assez incompréhensible, tous les acteurs ne sont pas aussi bon que lui, bref ce n’est pas Citizen Kane.
Mais Othello, c’est plutôt la démonstration de ce que l’on peut faire au cinéma quand on n’a peu d’argent, une spécialité Wellesienne s’il en est. Et c’est souvent mieux.
La veille du premier jour de tournage, Welles apprend que son producteur est ruiné. Il maintient pourtant le tournage, assurant déco et costumes avec les moyens du bord, et c’est justement ce qui est splendide dans Othello. Venise filmé à l’aube, avec personne dans les rues, une maquette de bateau à deux dinars pour faire le vaisseau du Maure, et le moment de bravoure, la première séquence de l’enterrement, ses plans inclinés, ses hommes en noir, sa musique hiératique.
Rien que pour cela, il faut voir Othello…
samedi 5 juillet 2014
Ce n’est pas du mouchoir que viennent les larmes (Friday Night Lights)
posté par Professor Ludovico dans [ Séries TV ]
« La violence qui se déverse dans le football ne vient pas du football, de la même façon que ce n’est pas du mouchoir que viennent les larmes. »
Eduardo Galeano ne parlait pas de football américain dans son très beau livre, « Football, ombres et lumières ». L’auteur des Veines ouvertes de l’Amérique latine serait d’ailleurs sûrement choqué de se retrouver ici, cité comme témoin à décharge d’une série glorifiant l’Amérique et SON football. Pourtant il nous semble que Peter Berg ne fait qu’appliquer que le programme galeanien : le foot, US ou pas, n’est pas l’opium du peuple, mais plutôt l’inversion de la phrase de Marx : la religion laïque du peuple.
Des prolos, il y en a partout. Et que leur reste-t-il, une fois qu’on leur a tout enlevé, sinon la dignité ? Sinon le football ? Montrer qu’on vaut mieux que son statut social, sa couleur de peau, ce que pensent vos parents, le quartier de Dillon – West ou East – où vous habitez ? Ce programme, Peter Berg n’a eu de cesse de l’appliquer dans les 76 épisodes de Friday Night Lights.
Mieux, il a camouflé son questionnement derrière une ode sincère à l’Amérique, à ses valeurs, à son mode de vie. Si l’on s’arrête à cette écume, on ne comprendra rien à Friday Night Lights. Oui, l’auteur de Very Bad Things, du Royaume, d’Hancock, de Battleship, Du Sang et des Larmes aime l’Amérique, la religion, la famille, le Texas.
Mais il les aime comme Aaron Sorkin aime la république (A La Maison Blanche), le capitalisme (The Social Network), le baseball (Le Stratège), les journalistes (The Newsroom) et l’armée américaine (Des Hommes d’Honneur).
Aimer n’empêche pas de questionner les raisons de l’amour. Aimer n’empêche pas de chercher à comprendre ce que l’on n’aime pas.
Sous le couvert d’un drama familial, (mais à des années lumière de la médiocrité du genre), Friday Night Lights aura tout abordé, tout disséqué, tout questionné. Le racisme dans le football. Le dopage. Le hooliganisme. Les sponsors. La compétition à tout prix. La beauté du sport pour le sport. L’éducation à deux vitesses. La guerre en Irak. Le couple, la famille, les enfants. Qu’est-ce que c’est que d’être jeune. Que d’être adolescent. Que d’être vieux. Être le père de sa fille. Être la fille de son père. Être riche. Être pauvre. Être noir. Être blanc. Être un homme. Être une femme. Être texan. N’être d’aucun pays. Aimer sa terre plus que tout. Être capable de faire sa vie n’importe où.
C’est là le cœur secret de le cathédrale de Dillon : nous faire aimer tous ces personnages, a priori incompatibles, au sein du même amour : le mari macho et son épouse féministe, le running back noir et son antagonistes texan blanc, l’artiste et le sportif, la grand-mère et l’ado, la strip-teaseuse et la born again christian, le prolo et le concessionnaire auto, Dillon et Boston…
Certes, tout n’est pas parfait dans Friday Night Lights. Il y a des longueurs, des répétitions, des incohérences. Certains arcs narratifs sont sous-exploitées. D’autres le sont trop. Ce qui empêche FNL d’être une série premium, sans faute, avec la perfection implacable d’un Mad Men ou d’un Soprano.
Mais à dire vrai, il y avait longtemps qu’on n’avait pas autant pleuré devant son téléviseur, qu’on n’avait pas été aussi ému devant une fiction, et aussi déprimé à l’idée de quitter une telle galerie de personnages.
Il nous reste l’héritage de Friday Night Lights, la morale de l’histoire, la source d’inspiration qu’apporte toute véritable œuvre d’art : la vie est belle, et elle est un éternel recommencement. Si tu ne triomphes pas aujourd’hui, tu triompheras demain. Ainsi, les idées claires, et le cœur plein, nous ne perdrons jamais.
dimanche 29 juin 2014
Halt and Catch Fire
posté par Professor Ludovico dans [ Séries TV ]
C’est la dernière saison de Mad Men sur AMC, et c’est comme si la chaîne qui nous a donné Breaking Bad et Walking Dead cherchait un remplaçant à son period show le plus emblématique. On imagine le pitch envoyé aux boîtes de prod’ : « On voudrait une série d’époque, mais pas trop chère à faire… Ça nous a bien servi avec Mad Men, et ses sixties classy, ses mecs tirés à quatre épingles et les filles en tailleur moulant ; mais on n’a qu’à prendre le contre-pied, puiser dans une période ringarde…Tiens t’as qu’à prendre les années quatre-vingt, lunettes carrées et robe en soie, avec permanentes improbables pour les femmes, et costard moule-bite pour les hommes. Et remettez moi ça dans un bureau, ça coûte pas cher… »
Quelques semaines plus tard, deux inconnus au bataillon (Christopher Cantwell et Christopher C. Rogers) reviennent avec Halt and Catch Fire, rien de moins que l’histoire du PC. Pas le parti communiste, non, le Personal Computer, à l’époque où les computers n’avaient rien de personal. On l’a oublié mais au début des années 80, personne ne croyait, à part Steve Jobs, que chacun aurait un jour un PC chez lui*. Et IBM, qui en avait fabriqué quelques-uns, considérait qu’il avait le brevet, et donc qu’il était le seul à pouvoir en fabriquer… Et à en vendre.
C’est dans ce contexte qu’évoluent nos trois personnages, à vrai dire, le véritable intérêt de Halt and Catch Fire.
Gordon Clark (Scoot McNairy, déjà vu dans Monsters, Cogan, Argo, 12 Years a Slave…) est un informaticien de génie, qui a malheureusement ruiné sa petite famille dans son propre projet de PC. Il travaille chez Cardiff Electronics à rembourser ses dettes.
Joe MacMillan est un beau ténébreux (Lee Pace, le Thranduil du Hobbit 2), chef de produit aux dents longues, Patrick Bateman texan aux origines incertaines, façon Profit, et ancien d’IBM. Quant à Cameron Howe (Mackenzie Davis), c’est une jeune programmeuse. Mi-punkette, mi-clocharde, c’est peut-être le personnage le moins crédible de la série ; la comédienne étant trop jolie pour être crédible. Pourtant c’est ce trio qui nous accroche et qui nous amène à suivre ces aventures peu glamour : programmer du code, éviter les foudres d’IBM, lutter contre l’inertie de la boite dont ils sont en train de changer de business model.
Ce sont eux qui nous attachent à la série et nous voulons les voir réussir. Tout comme nous suivons avec gourmandise ces intrigues secondaires qui veulent faire trébucher nos héros…
A suivre, donc.
* « Il n’y a aucune raison pour qu’un individu quelconque possède un ordinateur chez lui »
Keneth Olsen président Fondateur de Digital Equipment, 1977. Une boite qui coula pour ne pas y avoir cru…
lundi 16 juin 2014
Mea culpa Mad Men
posté par Professor Ludovico dans [ Le Professor a toujours quelque chose à dire... ]
Ouille ! Ouille ! Le Professore s’est encore gaufré ! Mad Men n’est pas délaissé par Canal, au contraire, la chaîne réalise enfin notre rêve : elle diffuse les séries en direct des Etats-Unis, ou presque, 24 heures après leur diffusion yankee.
Elle a commencé, très justement, avec 24 et poursuit avec les informaticiens texans de Halt And Catch Fire (nous y reviendrons). Nos hommes fous de Madison Avenue ont deux petits mois de décalage, mais bon, on progresse : tout cela explique la VOST et l’absence de VF.
Mille excuses Monsieur Meheut. On le refera plus.
samedi 14 juin 2014
Map to the Stars
posté par Professor Ludovico dans [ Les films ]
Enfin une bonne nouvelle ! David Cronenberg is back. L’adaptateur catastrophique de Don de Lillo est revenu d’entre les morts. Après des années d’errance (Spider, A History of Violence, Les Promesses de l’ombre, A Dangerous Method, Cosmopolis), David Cronenberg revient enfin avec une véritable histoire. Un vrai scénario. Mieux, un mythe. Un mythe grec. Encore mieux, un mythe grec hollywoodien. Quelle autre Olympe moderne, sinon Hollywood ? Parents incestueux, enfants demi-dieu, et psys chopates, bûchers et vanités : l’affaire est faite.
Le pitch. Une jeune femme arrive à LA. Très jeune, et pourtant très riche, elle ne se déplace qu’en limousine. La moitié de son visage porte les traces d’une grande brûlure. Elle embauche un chauffeur, Jérôme Fontana (Robert Pattinson), enfin dans un bon rôle. Comme tout le monde dans la Cité des Anges, c’est aussi un aspirant acteur et scénariste.
Il y aussi Benjie (étonnant Evan Bird), jeune acteur star, treize ans, avec déjà quelques blockbusters milliardaires derrière lui, et évidemment une première cure de désintox. Et ses parents : maman fait l’agent (excellente Olivia Williams vue dans Ghostwriter) et papa est ostéopathe gourou (le grand John Cusack, les cheveux teints à la Nicolas Cage).
Mais surtout il y a enfin Havana Segrand (fabuleuse Julianne Moore, encore dans une performance exceptionnelle (et l’actrice en a déjà signé beaucoup)), actrice MILF en fin de carrière. Havana est prête à tout, vraiment tout, pour jouer le rôle qu’avait tenu sa mère dans les années soixante, celle d’une folle dans un asile psychiatrique. La dite mère est décédée – tiens, tiens – dans un incendie.
De cet imbroglio lyncho-crobenbergien, le cinéaste de Crash, Vidéodrome et Faux Semblants tire le meilleur, tout en restant dans les limites de ce mainstream assumé qui fait son cinéma depuis les années 2000.
Et c’est ce doux mélange de folie(s) et de personnages hollywoodiens barrés qui font le charme de Map to the Stars. Tout comme la structure narrative, éclatée comme un puzzle, qui ne donne qu’une envie : le reconstituer.
mercredi 11 juin 2014
The Gospel According to Saint Alfred#6 : the Art of Casting
posté par Professor Ludovico dans [ Le Professor a toujours quelque chose à dire... -
Les gens ]
Ce qu’il y a de plus passionnant dans les entretiens Hitchcock/Truffaut, pour nos regards modernes, c’est probablement la franchise débridée des deux cinéastes. Une franchise d’autant plus étonnante pour nous, spectateurs d’aujourd’hui, qui sommes habitués au cirque publi-promotionnel des stars en service après-vente ou en making-of : « J’ai adoooré travailler avec Truc ! » « Quand vous avez une actrice aussi exceptionnelle que Machine… » « J’avais toujours rêvé d’adapter les œuvres de Bidule… », etc., etc.
Avec Hitchcock, rien de tout cela. Tout le contraire plutôt. « Selznick voulait faire ce film, et il me l’a confié parce que je rapportais trop d’argent à la concurrence* » « Machine était très belle, mais c’était une assez mauvais actrice » « Gregory Peck n’est pas vraiment crédible en avocat anglais, car ce sont souvent des gens très cultivés » « Travailler avec Raymond Chandler était une idée catastrophique », etc., etc.
Certes, Hitchcock est à la fin de sa carrière et il sous-estime sûrement le retentissement que va avoir le livre, mais c’est aussi une leçon de casting qu’il transmet.
Humanistes que nous sommes, nous nous refusons à enfermer les gens dans des cases. Pourtant, il est évident qu’un acteur ne peut pas tout jouer. Gregory Peck n’est pas crédible comme avocat dans Le Procès Paradine mais il sera un excellent commando dans Les Canons de Navarrone. Allida Valli est trop belle pour jouer une bonne. Tout comme le soulignait récemment un critique du Masque et la Plume (suscitant par là une belle polémique et des dizaines de lettres outragées), Golshifteh Farahani est aussi trop belle pour faire une institutrice crédible chez les bouseux de My Sweet Pepperland.
Tout comme HBO a choisi principalement des acteurs britanniques pour Game of Thrones car un acteur américain est tout simplement incapable de prononcer un anglais précieux, et c’est l’idée qu’on se fait d’un personnage moyenâgeux, a fortiori noble.
Par ailleurs, Hitchcock explique qu’un acteur doit être beau, tout simplement pour que le public l’aime et s’identifie à lui. C’est pour cela qu’on voit bien souvent dans les rôles principaux des vieux beaux avec des petites jeunes. Pas par pur sexisme, mais bien parce que le Tom Cruise (51 ans) de Edge of Tomorrow continue de faire fantasmer les femmes, tandis que les hommes préfèrent une Rita jeunette, façon Emily Blunt (31 ans).
Hitchcock explique aussi que bien souvent, c’est avant tout des contingences extérieures, le plus souvent économiques, qui décident du casting. Si Allida Vali joue dans Le Procès Paradine , c’est parce qu’elle est en contrat avec Selznick et que celui-ci pensait pourvoir en faire la nouvelle Ingrid Bergman. Si justement Ingrid Bergman est la star des Amants du Capricorne – un film raté selon les propres dires de son auteur – c’est qu’Hitchcock pensait à tort qu’elle allait faire vendre le film.
Vous pensez que tout ça a bien changé, que le Professore affabule, que l’âge d’or esclavagiste des Studios est mort dans les années soixante ? Allez voir Map to the Stars. C’est la bonne nouvelle de la semaine : David Cronenberg is alive. And kicking.
* Hitchcock était loué à l’époque à la Fox
lundi 9 juin 2014
Edge of Tomorrow
posté par Professor Ludovico dans [ Les films ]
Edge of Tomorrow commence comme Pacific Rim : cinq minutes débiles de mise en situation, sous la forme archi-convenue d’extraits de journaux télévisés mis bout à bout. Avec – comble du mauvais goût – notre Tom Cruise national, en haute définition, maladroitement collé sur des images d’archives low-res tirées de la Guerre du Golfe. On a soudain envie de vomir et on quitterait bien le cinéma s’il n’y avait pas James Malakansar à vos côtés. C’est ça le cinéma, c’est un engagement. Devant la télé, on peut déserter.
Ça tombe bien, Tom aussi veut déserter. Le Major Bill Cage avait sa petite agence de pub avant la guerre, il veut bien faire les RP de l’armée en lutte contre la menace Mimic (des aliens mécaniques façon Matrix), mais de là à aller les combattre sur les plages de Normandie (sic), faut pas pousser Tom dans les orties.
Menotté, voilà notre Major Cage tombé dans les mains de l’Escouade J, sous les ordres par du fringant sergent Farrell, qui ne déparerait pas dans Full Metal Jacket. Le lendemain, voilà Tom à l’assaut des plages normandes avec ses nouveaux petits camarades, où ils se font consciencieusement massacrer. Quand Tom Cruise meurt, c’est là, évidemment, que ça devient intéressant. Matrix devient Un Jour Sans Fin, et ce n’est pas juste un gadget scénaristique. Notre Major devra refaire cent fois ce terrible assaut pour comprendre pourquoi il ne meurt jamais et revient systématiquement 24 heures plus tôt, et qu’il croise l’obsédante image de Rita Vrataski (Emily Blunt), le héro(ïne) de la Bataille de Verdun (resic).
On ne va pas tout vous expliquer non plus, car tout le charme du film est là, dans cette intrigue adolescente et pourtant rondement menée : c’est un excellent divertissement qu’on vous propose là, et vous devriez le découvrir en salle.
On ajoutera néanmoins qu’une fois de plus le talent de Tom Cruise vient grandement enrichir le film. Dans les trente secondes de vraie tragédie qui lui sont accordées, au milieu d’une heure cinquante-trois minutes de ta taa ta ta ra ta taa, Cruise amène cette petite touche de crédibilité dramatique qu’ont rarement les acteurs de ce genre de film. C’est tout dire que Tom Cruise, l’acteur, mériterait tellement mieux.
Le pire, c’est qu’il le sait.