mercredi 27 août 2014
Le Rôle de ma Vie
posté par Professor Ludovico dans [ Les films ]
Dans une scène de Scrubs, J.D., tout content d’avoir sauvé un patient, se met à chanter à tue-tête 99 Luftballons, tout en shootant dans des ballons multicolores subitement apparus dans la chambre d’hôpital. Depuis ce jour, on est tombé amoureux de Zach Braff, son petit sourire en coin, et ses angoisses qui pourraient être les nôtres. On a vu Garden State, son très bon premier film, et on se rue donc sur Le Rôle de Ma Vie.
Zach Braff s’est donné un premier rôle à son image, celle d’un petit gars sympa, mais taraudé par le doute. Aidan est un acteur raté qui, la quarantaine approchant, écume les castings. Son épouse Sarah (Kate Hudson) tient la baraque tandis que son père (Mandy Patinkin) paye l’école religieuse pour ses enfants. En effet, Aidan est loin d’être juif orthodoxe, au grand désespoir du père.
Mais justement, le père arrête de payer. Pour une bonne raison : son cancer a repris et il a décidé de mettre toutes ses économies dans un traitement expérimental. C’est là que le film devient intéressant. A rebours d’une tendance lacrymale convenue, le film va s’attacher à faire le procès du père plutôt que celui du fils. Car le père a beau être malade, il est odieux, et l’on comprend que ce manque de tendresse n’est pas pour rien dans l’échec d’Aidan et de son frère Noah (Josh Gad), geek célibataire sans emploi.
Certes, les frangins Bloom sont à la ramasse depuis bien longtemps, mais pour que les fils changent, encore faut-il que peu que les pères soient là. La rédemption du père (et la prise de conscience des fils) sera donc la voie du salut.
On a vu des mélos plus cliché. Le film est une délicate surprise de la fin de l’été, en tout cas pour ceux qui ne connaissent pas monsieur Braff. Les autres, qui l’aiment déjà, seront un peu plus exigeants. Le cinéma de Braff est à son image : gentil et foutraque. C’est son charme de Zach Braff, c’est aussi sa faiblesse.
Il est temps, mon petit Zach, d’abandonner cette forme de légèreté qui t’habite. Tu fais ici un film sérieux et important, sur le couple, la famille, le temps qui passe. Enlève ces petites musiques d’illustration, chaque fois que tu veux faire ressentir quelque chose. Ne te force pas à faire le comique, alors que tu es dans la tragédie. Ne te crois pas obligé d’être original : ce que tu dis l’es déjà. La maturité est à portée de main, et là, tu pourras faire ton grand film.
dimanche 24 août 2014
Game of Thrones, premier accroc
posté par Professor Ludovico dans [ Le Professor a toujours quelque chose à dire... -
Séries TV ]
C’est un détail, mais c’est là parfois que le signe que les séries s’apprêtent à Jump the shark. Dans cet épisode de la saison 4, on voit un slogan révolutionnaire, peint sur un mur… en anglais ! tout d’un coup, nous voilà décrochés de Port Réal, Winterfell, et autres royaumes de Westeros. La magie disparait soudain, comme si le magicien venait de nous montrer l’as qui était dans sa manche.
C’est d’autant plus étrange que la série s’est acharnée à créer des langues spécifiques, et que les comédiens rament pour assurer des scènes entières en dothraki sous-titrées (une hérésie outre-atlantique). Quelle mouche dornienne a donc piqué nos scénaristes pour commettre un tel impair ? L’abus de boissons, de décapitations et de scènes de fesses ?
On vous pardonne pour cette fois-ci, mais attention…
samedi 23 août 2014
Tendres Passions
posté par Professor Ludovico dans [ A votre VOD -
Les films ]
S’il s’agissait de démontrer l’ineptie des Oscars (ou de toute autre récompense artistique, Césars et autres Victoires de la Musique), Tendres Passions serait un candidat tout trouvé. Le film de James Brooks a remporté cinq Oscars en 1984. Et pourtant vous ne connaissiez pas Tendres Passions. Par contre, vous connaissez les perdants : L’Etoffe des Héros et Les Copains d’Abord.
James L. Brooks a gagné l’oscar du meilleur réalisateur contre Ingmar Bergman pour Fanny et Alexandre. Shirley McLaine a gagné l’oscar de la meilleure actrice contre Meryl Streep dans le Mystère Silkwood. C’est ça les Oscars : la capacité à distinguer ce qui n’a aucune valeur.
Pourquoi alors, regarder Terms of Endearment ? Une seule raison taraude le Professore : revoir la plus belle femme du monde : Miss Debra Winger.
Oui, l’actrice mystérieusement sous employée des eighties (Officier et Gentleman, La Veuve Noire, L’Affaire Chelsea Deardon, Un Thé au Sahara)…
A part ça, le scénario est horriblement daté. Emma (Debra Winger) est une jeune femme plein d’allant, et va se marier avec l’amour de sa vie, Flap (Jeff Daniels). Ce mariage est désapprouvé par Aurora, sa mère, (Shirley MacLaine), une veuve acariâtre et frustrée, malgré les nombreux prétendants qui lui font une cour assidue (dont Danny de Vito !) Aurora considère Flap comme un incapable et refuse d’assister au mariage. Malgré cela, Emma fait tout pour garder le lien avec cette mère odieuse. Peu après le mariage, Flap est nommé dans l’Iowa. Les prédictions de la mère se confirment : Flap est un bon à rien et sa fille, enceinte, peut dire adieu à sa carrière et devenir femme au foyer. Le temps passe et la prédiction se réalise : Flap devient de plus en plus distant et il devient évident qu’il trompe sa femme.
Malgré les méchancetés permanentes, Emma garde le contact avec sa mère et découvre ainsi qu’un autre prétendant s’est attaqué au glaçon. C’est Garrett (Jack Nicholson) ancien astronaute, très cool, l’opposé absolu d’Aurora. Il finit par déglacer un peu la mégère, et nous rendre enfin le film un peu acide et amusant.
Mais alors que tout semble aller pour le mieux dans le meilleur des monde (Emma en parfaite Mère Courage-Épouse-fidèle-Fille-Parfaite, sa mère enfin casée), le destin frappa à nouveau à la porte. Badaboum : on lui diagnostique un cancer. Elle fait face une fois de plus avec courage et humour et convainc son mari de confier ses enfants à sa mère !
Ce mélo, dont on voit très bien ce qu’il avait d’osé en 1984, avec ce personnage un peu salé dans les dialogues mais très conventionnel dans le fond, semble bien pathétique aujourd’hui.
jeudi 21 août 2014
Moonwalk One
posté par Professor Ludovico dans [ Les films ]
Caché derrière un slogan trop vendeur pour être honnête (« ce film mériterait de figurer en bonne place aux côtés de 2001, l’Odyssée de l’Espace », Moonwalk One est toutefois une pépite de documentaire qui sort au cœur de l’été.
Mais la publicité, pour peu qu’on s’y attarde, est rarement mensongère ; elle révèle simplement les fantasmes de l’annonceur. Ici, l’annonceur, c’est Theo Kamecke, le réalisateur, qui, en 1970 – deux ans après le choc 2001 – rêve de faire son Kubrick.
En ce temps-là, le rêve spatial est à son apogée, 2001 a cartonné en salles, et chacun est conscient du moment historique, philosophique, ontologique, que l’humanité se prépare à vivre. Pour reprendre une expression célèbre, l’Homme vivait au fond d’un puits, lui-même perdu dans un grand jardin. Ce 20 juillet 1969, l’homme pose enfin le pied sur la margelle du puits et peut contempler son jardin.
Pour raconter cette histoire, Theo Kamecke pioche sans vergogne dans la structure de 2001, l’Odyssée de l’Espace: intro à Stonehenge et visions mystiques de l’Univers, le tout recouvert de nappes musicales façon Pink Floyd, période acide*. Vu comme ça, Moonwalk One est très daté, mal mixé, et pas très regardable. Mais pourtant, si l’on fait preuve d’un peu de clémence, le documentaire révèle peu à peu toutes ses pépites. Une excellente narration du voyage et des premiers pas sur la lune (dont un certain nombre d’images inédites) et une bonne évocation de l’époque. Derrière cette forme soudaine de consensus mondial, certaines voix discordantes s’expriment néanmoins, notamment sur le coût de l’expédition alors que des peuples meurent de faim au Tiers Monde.
Si l’on ne s’attache donc pas trop au folklore mystique et à la musique, Moonwalk One est un incontournable.
* On rappellera que le groupe de Cambridge avait été pressenti pour composer la musique de 2001, avant qu’un coup de génie ne fasse changer Kubrick d’avis. Le cinéaste cherchait des idées pour la fameuse scène de la station orbitale. Il demande alors à son monteur de « coller une musique sur son premier montage, n’importe quoi, pour voir ce que ça donne », en attendant d’avoir celle de Pink Floyd. Ce n’importe quoi, c’est Le Beau Danube Bleu. Enthousiasmé, Kubrick renonce à l’idée d’une musique originale et se met en recherche de musique classique et contemporaine (Strauss, Ligeti, Khachaturian) pour la musique de 2001. Il continuera à faire de même pour ses films suivants (Beethoven pour Orange Mécanique, Schubert pour Barry Lyndon, Penderecki pour Shining). Et il ne fera appel que ponctuellement à des compositeurs comme Wendy Carlos pour réorchestrer des parties de Shining et Orange Mécanique, ou comme sa fille, Abigail Mead, pour de la musique de complément sur Full Metal Jacket).
mardi 19 août 2014
Va pensiero… (bis)
posté par Professor Ludovico dans [ Le Professor a toujours quelque chose à dire... ]
Il y a une très belle scène dans Sissi Face à son Destin (oui, le Professore a TOUT vu). En voyage officiel à Milan, le Couple impérial austro-hongrois assiste une représentation du Nabucco de Verdi à la Scala. La noblesse italienne, qui déteste les Habsbourg, refuse d’assister à la représentation et envoie ses serviteurs à sa place. Les gens du peuple entonnent alors, devant Sissi, ce chant de révolte qu’est Va pensiero, le célébrissime chœur des Hébreux prisonniers à Babylone. Sissi, évidemment, applaudit et sauve une fois de plus la mise des Austro-Hongrois.
Cette scène a-t-elle vraiment existé ? En tout cas, elle s’est reproduite en 2011, ce que le Professore vient de se découvrir grâce à un article du Monde. Cette année-là, Riccardo Muti conduit une représentation du même opéra pour les 150 ans de l’Unité Italienne. A la fin du Va Pensiero, il est acclamé par la foule qui réclame un bis : car les vers « Oh mia patria sì bella e perduta! » résonnent parfaitement avec l’ambiance de réduction des budgets de la culture par Berlusconi… Violant ses principes (on ne bisse pas à l’opéra), Muti relance Va pensiero, le public debout, chantant avec le chœur, en larmes.
Parfois, le cinéma est une science prédictive.
jeudi 14 août 2014
« You know how to whistle, don’t you Steve ? »
posté par Professor Ludovico dans [ Les gens ]
C’est par cette réplique culte que commença la carrière de Lauren Bacall, dans Le Port de l’Angoisse, et personne ne manqua de noter toutes les implications sexuelles de cette scène. Mas c’est aussi avec ce film que débuta l’un des couples les plus mythiques du cinéma : Bacall-Bogart. Il avait 44 ans, elle en avait 19, il était marié, elle devint sa maîtresse malgré le scandale, puis sa femme, et le resta jusqu’à sa mort.
Entre temps ils firent quelques chefs d’oeuvres, ensemble ou séparément : Le Grand Sommeil, Les Passagers de la Nuit, Ecrit sur du Vent. Plus vieille, la carrière de The Look sera loin d’être déshonorante : Le Dernier des Géants, Misery, Birth et deux von Trier, Dogville et Manderlay.
C’était une femme très belle et une grande actrice ; Bacall nous manquera doublement.
mardi 12 août 2014
RIP Robin williams
posté par Professor Ludovico dans [ Les gens ]
C’est un immense comédien qui meurt ce soir, et une grande perte : Robin Williams a plutôt aligné les mauvais films, mais il est très bon dans quelques films, et ces quelques films ont suffit à imprimer notre rétine de cinéphile pour toujours : dans le désordre : Will Hunting, Photo Obsession, Le Monde selon Garp, Le Cercle des Poètes Disparus. C’est dans cette veine qu’on le préférait, bien sûr, un peu noir, un peu triste, ou même terrifiant.
Malheureusement, Robin Williams a fait l’essentiel de sa carrière dans une veine feelgood, du passable (Mrs Doubtfire, Good Morning Vietnam, Le Roi Pêcheur) au consternant (Hook, L’Eveil). Une carrière disneyenne censée rattraper – on ne le saura jamais – une image écornée par la drogue et l’alcool. Comme le sont souvent les comique? Robin Williams était un grand angoissé, et c’est cet angst qui l’a emporté.
mercredi 23 juillet 2014
Promised Land
posté par Professor Ludovico dans [ Les films ]
C’est un pas de plus. Un petit pas certes, mais un pas très symbolique dans notre descente aux enfers cinéphilique. Car ce n’est pas le cinéma d’aujourd’hui qui déçoit, mais bien le cinéma d’hier, celui que nous aimons tant. Ce n’est pas Transformers, ce n’est pas Edge of Tomorrow, c’est un cinéma classique, bien écrit, bien tourné, bien joué, c’est Promised Land.
Une émission de l’année dernière du Cercle, le Masque et la Plume de Canal+, avait suscité quelques regrets de n’avoir pas vu en salle le film à thèse signé du trio Gus Van Sant, John Krasinski, Matt Damon. Les chroniqueurs de Frédéric Beigbeder avait loué le classicisme du film, son côté engagé, à la fois désuet et encourageant : enfin un film avec un cerveau, avec quelque chose à raconter.
Indubitablement, c’est le cas. Un plaidoyer anti-gaz de schiste, traité avec originalité du côté de l’ennemi, avec un casting ad hoc prenant comme Méchants de luxe deux acteurs qui ont depuis toujours la faveur du public (Matt Damon, Frances McDormand). Comment mieux incarner le méchant conglomérat pétrolier qui vient spolier gentiment, très gentiment, à coup de dollars et de délicatesse, de pauvres paysans du Kansas ? Gus peut alors démontrer que ces expropriateurs ne sont pas des monstres : « I’m not a bad guy », ne cesse de répéter Steve, le personnage de Matt Damon.
Mieux, le film va s’attacher à détruire lentement ce personnage, et l’amener à lui ouvrir les yeux sur ce qu’il fait vraiment, c’est à dire acheter des terrains pas cher qui produiront des millions de dollars de bénéfice, tout en asphyxiant les animaux et en polluant l’eau. De cette révélation, dans le sens biblique du terme, Steve ne sortira pas intact.
Promised Land est formidablement filmé, les acteurs excellents, et nous adhérions déjà à la thèse avant d’avoir vu la première minute du film. Non, le problème n’est pas là. Ce n’est pas non plus que les ficelles soient trop grosses ; elles sont juste trop épaisses à notre goût. Le gentil vieux professeur, la quadra amoureuse un peu dessalée le paysan, pauvre mais digne, tous ces clichés scénaristiques, c’est ça qui cloche. Qui cloche très légèrement, mais qui cloche quand même.
Et c’est toujours le même coupable qui faut designer dans ces cas-là : les séries télés. Une série a le temps d’installer ses personnages, et elle ne s’en prive pas. Une série n’a pas besoin d’être aussi évidente, elle peut rester mystérieuse, car elle a tout le temps devant elle… Sans être volontairement absconse comme Mad Men, elle peut se permettre d’être subtile.
En même temps que Promised Land, je regardais le pilote de Banshee, dont la subtilité ne semble pas être l’argument de vente (muscle, poursuite, prison, baston). Pourtant, dans ce pilote, beaucoup de choses étaient suggérées, et restaient dans le non-dit.
Maintenant que les séries sortant de décennies de cop show à rallonge (Mannix, Cannon, Starsky&Hutch, Hawai Police d’Etat, Colombo, Magnum…) et ont retrouvé, grâce à Twin Peaks, grâce aux X-Files, les vertus du feuilleton, depuis qu’elles ont aussi décidé (merci HBO !) d’être ambitieuses, et de s’attaquer à des sujets sérieux (The Wire, A la Maison Blanche, Generation Kill…), le cinéma fait pâle figure. Même le meilleur cinéma qui soit.
dimanche 20 juillet 2014
The Gospel According to Saint Alfred#7 : the art of editing
posté par Professor Ludovico dans [ Le Professor a toujours quelque chose à dire... ]
On le sait depuis longtemps : le seul véritable art du cinéma, c’est le montage. Tout le reste est importé des autres arts : le théâtre pour la construction dramatique et les acteurs, l’opéra pour l’utilisation de la musique, la photo, pour la prise de vue et l’éclairage…
Le montage, c’est ce qui rend spécifique le septième art. Essayez par exemple d’écrire – ou de peindre – l’ellipse géniale de 2001, qui fait passer 10 000 ans d’humanité en un seul raccord entre un os et un vaisseau spatial ?
Hitchcock ne dit rien de moins en décortiquant son Fenêtre sur Cour avec François Truffaut. Quand James Stewart passe le temps à espionner son voisinage à la jumelle, on pourrait en tirer plusieurs conclusions. Tout dépend du contexte, et donc, du montage…
Dans un contre-champ, le plan d’une jeune mère jouant avec son bébé. Champ : James Stewart sourit.
Maintenant, explique Hitchcock, changez le contre-champ et remplacez-le par une femme nue. Vous avez remplacé le gentil monsieur en pervers pépère. Pourtant le premier plan, n’a pas changé, c’est James Stewart, un des acteurs les plus gentils du cinéma américain de l’époque, le Tom Hanks des fifties. Mais la simple juxtaposition de deux plans suffit à raconter une histoire tout à fait différente.
Cette juxtaposition fait aussi aujourd’hui le bonheur, et génère l’essentiel des critiques sur la télévision. Quelles images, en effet, juxtapose-t-on pour décrire la banlieue, le conflit israélo-palestinien ou le crash du Malaysia MH17 ? C’est que ces images mises bout à bout finissent par produire un discours, et même, une idéologie. Si l’on insère dans un reportage des images d’archives russes sur les missiles BUK qui pourraient être la cause du crash, n’est-ce pas d’ores déjà prononcer l’acte d’accusation, tout comme Hitch aurait pu glisser ce plan de femme nue ?
C’est le pouvoir des images, et notre responsabilité permanente de nous interroger dessus…
dimanche 13 juillet 2014
The Civil War (en Palestine)
posté par Professor Ludovico dans [ Le Professor a toujours quelque chose à dire... ]
L’homme ne change pas.
Dans le premier épisode de son chef d’œuvre sur la Guerre de Sécession, Ken Burns raconte qu’à la première bataille de Bull Run, le 21 juillet 1861, près de la petite ville de Manassas, le peuple et la haute bourgeoisie de Washington se rendit en masse, à pied ou en calèche. Il fallait assister à l’affrontement, comme on se rend à un match OM/PSG ou à une étape du Tour de France. Ce qui – en creux – dit bien qu’il s’agit de la même chose depuis toujours : gladiateurs et duels, sport et guerre, le même théâtre de la cruauté.
La bataille commença en contrebas, et pendant que chacun savourait son sandwich ou croquait sa pomme, les premiers blessés commencèrent à refluer du champ de bataille.
C’est à la vue de ces bras arrachés, ces visages ensanglantés, et ces hommes aveuglés, que la foule condescendit à se replier, épouvantée par les conséquences réelles de ce massacre. Cent cinquante ans plus tard, l’humanité n’a pas bougé d’un iota.
Dans un article de Libération, le journaliste décrit la population israélienne de Sdérot venu pique-niquer avec les enfants aux abords de la bande de Gaza pilonnée par l’aviation israélienne. Dans un autre article, des familles israéliennes se rendent en riant, dès l’alarme donnée, dans le bunker censé les protéger des roquettes du Hamas. Sans croire qu’une seule de ces roquettes, si elle échappait à la vigilance du prétendu infaillible Dôme d’Acier anti-missile, suffirait à détruire d’un seul coup amis, familles et enfants… Comme pour le Costa Concordia, l’humanité est à bord du Titanic, mais il est insumersible…
Quand on demandait à Primo Levi dans les années 80 pourquoi les juifs n’avaient pas fui le péril nazi, pourtant évidemment antisémite depuis les années trente, il répondait par cette évidence : « Vous-mêmes, fuyez-vous la Guerre Froide qui menace, avec le péril atomique, 90% de l’humanité ? Pourquoi ne fuyiez-vous pas en Nouvelle Zélande, ou en Polynésie, qui ne seront pas touchées par les radiations ? Eh bien nous, c’était pareil. Nous connaissions le péril, mais nous n’y croyions pas… »
Cette humanité, curieuse et voyeuriste, inconsciente du danger, mais aimant se faire peur, c’est celle que l’on croise dans l’ambiance feutrée d’une salle de cinéma, bunker protecteur qui nous permet d’assouvir tous nos fantasmes sans danger, et assister en voyeur à ce que la morale nous a habituellement interdit. Les défauts, toujours rigolo chez les autres (Qu’est-ce Qu’on a Fait au Bon Dieu ? 40 Ans et Toujours Puceau). Le spectacle d’une violence sans limite (Le Grand Sommeil, Scarface, Seven, Massacre à la Tronçonneuse, Transformers). La sexualité du voisin (Un Eté 42, La Chambre Bleue, L’Homme Blessé) ou des voisines (Mulholland Drive, La Vie d’Adèle). Le corps dénudé des plus belles femmes du monde (Arletty dans Les Enfants du Paradis, Angie Dickinson dans Rio Bravo, Nicole Kidman dans Calme Blanc, Tricia Helfer dans Battlestar Galactica…)
Le cinéma, la télé, et le sport ; les grands défouloirs… L’homme ne changera pas.