mardi 12 juillet 2022


La Maman et la Putain
posté par Professor Ludovico dans [ Les films ]

En 1984, mon copain Eric m’avait demandé, au sujet de Paris, Texas qui venait de sortir, si j’allais « pointer au chef-d’œuvre ». Cette phrase avait été libératrice, tout comme Michel Denisot, quelques mois plus tard dans Studio, expliquant qu’il ne comprenait pas où était le génie de Chaplin. Il était possible de ne pas aimer Kubrick, Welles ou Hitchcock, Godard ou Chabrol. Il était possible de ne pas pointer au chef-d’œuvre. Sans le savoir, les germes de CineFast étaient plantés.

Pourtant hier, je suis allé pointer au chef-d’œuvre : La Maman et la Putain, le film de Jean Eustache, film éternellement cité des cinéphiles, et par ailleurs très difficile à voir. Il faut moins que ça pour que le CineFaster ne se jette sur Allociné avec le vague espoir de faire un sort au « prétendu chef d’œuvre » et de cogner une fois de plus sur la Nouvelle Vague.   

Et de Nouvelle Vague, c’est bien de cela qu’il s’agit : 3h40 de noir et blanc, un homme, deux femmes, Saint-Germain-des-Prés : marivaudages de la bourgeoise parisienne, dans les limites du VI° arrondissement. Et ça commence très mal, car tous les acteurs jouent faux. Effroyablement faux. A tel point que Juliet von Kadakès, notre consultante théâtre, nous jure ses grands dieux qu’on ne joue pas aussi faux sur des planches.

Mais c’est l’avantage du cinéma en salles. On est enfermés, impossible d’en sortir. Au bout de quelques minutes, on a compris que si l’orchestre joue des fausses notes, la musique n’est pas inintéressante. Mieux, elle nous parle.

La Maman et la Putain, c’est l’histoire d’Alexandre (Jean-Pierre Léaud), jeune étudiant désœuvré, qui drague à la terrasse des cafés (exclusivement au Flore ou aux Deux Magots), et vit aux crochets de Marie (Bernadette Lafont), une « vieille » commerçante de… 35 ans ! Cultivé, hautain, prétentieux, Alexandre a des théories sur tout. Alexandre aime Gilberte, Gilberte n’est pas sûre d’aimer Alexandre. Elle en aime un autre. Tu dois choisir, théorise-t-il, soit tu m’aimes, soit tu épouses l’autre… C’est ce qu’elle fait. Alexandre séduit alors Veronika, une jeune infirmière (Françoise Lebrun). Marie l’apprend, mais le tolère : elle est assez amoureuse pour accepter les écarts d’Alexandre. Nous sommes en 1973, et Marie est une bourgeoise moderne.  

Nous voilà embarqués pour 3h40 d’intelligence. Car si Alexandre est un con insupportable, il dit des choses intéressantes*. Et si l’homme pérore, les femmes ont une place égale dans ce discours sur les classes sociales, le couple, le sexe… Le film ne montre qu’un seul corps nu, (et encore, pendant quelques secondes) ; mais il est en revanche d’une crudité verbale totalement inédite. Pilule, avortement, tampax, aucun sujet, aucun comportement n’est tabou. Des réflexions portées par des dialogues littéraires étincelants**, sans aucune once de naturalisme…

On reste fasciné devant la modernité, la clairvoyance de ce jeu de massacre. Eustache décrit au scalpel les contradictions des années 70, issues des illusions de Mai 68, et du retour en grâce du conservatisme pompidolien. Car si le film est entièrement centré sur le couple, on sent dans La Maman et la Putain l’impasse dans laquelle se trouve la jeunesse européenne, et les ferments de l’immense colère à venir, de la Fraction Armée Rouge aux Brigades Rouges et à Action Directe.

Quant à la mise en scène, elle est d’une sobriété exceptionnelle : pas de musique extra-diégétique, mais au contraire les disques écoutés par le trio, et dont on voit les pochettes ostensiblement rangées face à la caméra, comme un témoignage d’époque : les Rolling Stones, Deep Purple, King Crimson***, mais aussi Mozart, Damia, Frehel, Piaf… Un dispositif filmique quasi vivement composé de plans fixes, qui prouve une fois de plus que ce ne sont pas les mouvements de caméra qui font un film intéressant. S’il en emprunte la forme (son direct, éclairage naturel, personnages jeunes et oisifs), La Maman et la Putain signe d’une certaine manière la fin de la Nouvelle Vague : le film est clair, sans affèteries expérimentales, et son propos sans ambages…  

« Le cinéma apprend la vie, mais aussi à faire son lit » dit Alexandre, en effectuant une des rares tâches ménagères que ce libre penseur s’abaisse à faire.

Le cinéma apprend la vie : le film pourrait se résumer là-dedans.

*« J’écris dans les cafés au risque de passer pour un ivrogne, et peut-être le serais-je en effet si les puissantes Républiques ne frappaient de droits, impitoyablement, les alcools consolateurs. »

** Eustache exigeait que les acteurs disent leur texte mot pour mot, et en une seule prise

*** Sticky Fingers, Concerto for group and orchestra, et In the Court of the Crimson King




lundi 4 juillet 2022


Joe Turkel
posté par Professor Ludovico dans [ Les gens ]

La cinéphilie, on le dit sans arrêt, est un ensemble des petites choses. Parfois il suffit de quelques mots, une ligne de dialogue, un geste, pour graver pour toujours un souvenir dans l’esprit du CineFaster, souvenir qu’il emportera jusque dans la tombe.

C’est le cas de Joe Turkel, aperçu une première fois dans Shining, dans le rôle de Lloyd, barman satanique, peut-être le diable en personne. « Votre argent n’a aucune valeur ici…* » avait-il dit, le regard en biais, et cela avait suffi.

Nous n’étions pas CineFaster à l’époque, nous ne savions pas que Joe Turkel était un habitué de la maison Kubrick : un petit rôle (Tiny le bien nommé) dans L’Ultime Razzia, et un rôle plus conséquent, Pierre Arnaud, soldat sacrifié des Sentiers de la Gloire.

Mais surtout, bien sûr, Eldon Tyrell, le magnat créateur de réplicants dans Blade Runner : « Chaque fois qu’une lumière brûle deux fois plus, elle brille deux fois moins longtemps. Et tu as brûlé on ne peut plus brillamment, Roy !** » réplique suivi d’une mort tout aussi inoubliable, quand le fils réplicant tue le père en lui crevant les yeux.

Joe Turkel, le vrai, est mort de sa belle mort le 27 juin dernier à Santa Monica, âgé de 94 ans.

*“Your money is no good here. Orders from the house.”

**“The light that burns twice as bright burns half as long, and you have burned so very, very brightly, Roy.”




jeudi 30 juin 2022


Justified (inside the coal mine)
posté par Professor Ludovico dans [ Séries TV ]

Voilà c’est fini… « We dug coal together. » Après six années passées à Harlan County, il est temps d’en partir, si possible vivant, contrairement à ce que dit la chanson*.

Six années extraordinaires en vérité, passées en compagnie d’une galerie de personnages incroyables, interprétés de bout en bout par un cast parfait. De l’outlaw exalté Boyd Crowder à son frère ennemi, le Marshall Raylan Givens, de femmes fortes (fliquettes ou trafiquantes de drogue), de nazis rednecks paumés et de putes au grand cœur, de flics cowboys mais justes, de flics injustes et corrompus, de blue collars sortant de la mine aux pontes de la Dixie Mafia costumés Hugo Boss, le tout assaisonné de la plus belle bande de psychopathes que la télé nous ait donné à voir : Justified nous aura tout fait, sans téléporter son intrigue au-delà des 1 210 hectares du Comté de Harlan et de ses 29 278 âmes…

Six années, six arcs semblables, mais toujours passionnants, grâce à des rebondissements toutes les cinq minutes (sans une once d’irréalisme), mais surtout des dialogues étincelants, comme on en a jamais vu au cinéma ou à la télévision…

Justified est une merveille audiovisuelle, même si elle n’a pas l’épaisseur psychologique des Soprano, le discours politique de Sur Ecoute, la profondeur de Friday Night Lights. C’est une sorte de West Wing inversé, white trash, où le Mal aurait remplacé le Bien, le Peuple aurait remplacé l’Elite, et l’Avidité, le Bien Commun. Mais pour les mêmes raisons – ces personnages ont une âme – on les adore.

Justified est avant tout un divertissement, mais un divertissement profond et intelligent, fun et triste à la fois : tout simplement ce qu’on demande à une œuvre d’art.

Et c’en est une.

*In the deep, dark hills of eastern Kentucky
That’s the place where I trace my bloodline
And it’s there I read on a hillside gravestone
« You will never leave Harlan alive »




mercredi 22 juin 2022


The Boys
posté par Professor Ludovico dans [ Séries TV ]

Oops. Voilà déjà la saison trois et on réalise qu’on ne vous a pas dit tout le bien qu’on pense de The Boys, la meilleure série du monde sur les super-héros, en tout cas pour les gens qui les détestent, comme le Professore Ludovico, ou plus simplement Alan Moore.

Tiré d’une BD qui a tout compris (signée Garth Ennis et Darick Robertson), le show part d’une idée simple : si les super-héros existaient, ils seraient traités comme des stars hollywoodiennes. Agents, comptes Instagram, audience, leur vie serait totalement instrumentalisée par le pouvoir, les médias, Internet…

À partir de ce point de départ, The Boys prend un parti-pris totalement trash (sexe + violence) mais qui, contrairement au cinéma d’un Tarantino, ne provoque que consternation et dégoût.

The Boys a l’intelligence de  créer de formidables personnages, en réservant à chacun de ses super-héros (tous plus ou moins détestables) une backstory conséquente. On retiendra ainsi la performance hallucinante d’Antony Starr (déjà vu dans Banshee) qui interprète un incroyable Homelander, Captain America sociopathe et pourtant émouvant. Mais tous les acteurs sont extraordinaires, de Karl Urban en Butcher, viriliste chasseur de super-héros, Jack Quaid, son assistant puceau ou Elisabeth Shue, la patronne maternante des Sept…

Ces Boys ne nous vengent pas seulement de vingt ans de films Marvel, c’est avant tout une très grande série sur Hollywood, le star system, les médias et les réseaux sociaux : le monde d’aujourd’hui.

Indispensable.




dimanche 19 juin 2022


Ma Femme est une Sorcière
posté par Professor Ludovico dans [ A votre VOD -Les films ]

Le cinéma de l’Age d’Or réserve toujours des surprises. Tout simplement parce qu’il représente, ne serait-ce que symboliquement, la vie de nos grands-parents. Comment dès lors imaginer qu’ils ont été jeunes, eu des amants ou une sexualité ? Nous sommes tellement attachés à l’idée de progrès qui, comme le dit Frank Herbert « n’est qu’un mécanisme de protection contre les terreurs du futur », que nous croyons vivre une époque de totale liberté sexuelle alors que nos parents et grands-parents se seraient contentés d’un missionnaire hebdomadaire*…

Il suffit pourtant de voir Ma Femme est une Sorcière, un film de René Clair, exilé à Hollywood à cause de la guerre, pour comprendre que ce n’est pas le cas. Le pitch lui-même est délicieux : des sorciers (père et fille) brûlés à Salem en 1690 voit leurs cendres emprisonnées sous un arbre. Avant de mourir, ils maudissent leur accusateur puritain, un certain Wooley, en promettant l’enfer conjugal, pour lui et ses descendants. La malédiction se vérifie à travers les âges, mais en 1942, un éclair bien placé abat l’arbre et libère les sorciers, qui se réincarnent bientôt en Daniel, père alcoolo (Cecil Kellaway) et Jennifer, la beauté fatale (Veronica Lake, vingt ans et toutes ses dents). Ils n’ont désormais qu’un seul but : se venger du Wooley actuel (Fredric March, qui joue tous les Wooley)

Celui-là n’a pas l’air bien méchant : il est candidat au poste de gouverneur et va épouser la brune Estelle, fille de son principal soutien (excellente Susan Hayward). On sait déjà que ce mariage est malheureux, malédiction oblige, mais que se passera-t-il si la blonde Jennifer tombe amoureuse de sa victime, ce qui va évidemment être le cas ? Une délirante suite de quiproquos, qui fait penser aux modernes héritiers Working Title (4 Mariages et un Enterrement, Coup de Foudre à Notting Hill…), et qui va donner lieu à toutes sortes d’affrontements entre sorciers, gouverneurs, gendre, mariée, et futur(s) beau-père(s). Ma Femme est une Sorcière est aussi la très nette influence de Ma Sorcière Bien Aimé, le sexe en moins…

Car ce sont les sous-entendus sexuels qui rendent le film extrêmement moderne : on verra ainsi Veronica Lake entièrement nue, (sous un manteau de fourrure) descendre une rampe d’escalier sur les fesses en trouvant ça très agréable, puis caresser négligemment … un chaton posé sur ses cuisses ! C’est du Howard Hawks en moins pointu, mais c’est parfaitement réjouissant.

* Lire Guerre, le « roman inédit » de Céline qui parait ce mois-ci, est très éclairant sur ce sujet… en 1914 !




vendredi 17 juin 2022


Trintignant
posté par Professor Ludovico dans [ Les gens ]

Et Dieu… créa la femme, Le Fanfaron, Paris brûle-t-il ? L’Américain, Sans mobile apparent, Flic Story, Le Désert des Tartares, L’Argent des autres, La Banquière, La Terrasse, Une affaire d’hommes, Malevil, Le Grand Pardon, Le Bon Plaisir, Bunker Palace Hôtel, L’Instinct de l’ange, Trois Couleurs  Rouge, Regarde les hommes tomber, La Cité des enfants perdus, Un héros très discret, Amour…

Le Professore Ludovico n’a vu – que ! – 22 des 146 films interprétés par le plus grand acteur français vivant, Jean-Louis Trintignant. Une carrière commencée en 1956, à 26 ans dans Si tous les gars du monde de Christian-Jaque, et jamais achevée puisqu’il tournait encore dans un Lelouch, quelques mois avant sa mort, survenue aujourd’hui à Uzès.

Entretemps, Jean-Louis Trintignant aura promené sa silhouette longiligne, son sourire carnassier et sarcastique, et cette voix – quelle voix ! – dans la plus belle brochette de réalisateurs : Roger Vadim, Abel Gance, Georges Franju, Robert Hossein, Jacques Demy, Dino Risi, Alain Cavalier, Costa-Gavras, René Clément, Claude Lelouch, Claude Chabrol, Éric Rohmer, Bernardo Bertolucci, Yves Boisset, Jacques Deray, André Téchiné, Bertrand Blier, Michael Haneke, Ettore Scola, Michel Deville, Christian de Chalonge, François Truffaut, Roger Spottiswoode, Robert Enrico, Krzysztof Kiezlowski, Jean-Pierre Jeunet Patrice Chéreau Alexandre Arcady, Yves Boisset, Alexandre Astruc, Alain Cavalier…

Et, évidemment, Stanley Kubrick, qui l’avait choisi pour doubler Jack Nicholson dans Shining. Son « Chérie, ne t’inquiètes pas, je ne vais pas te faire de mal, je vais juste T’EXPLOSER LA GUEULE » résonne encore dans nos oreilles, quarante après…




vendredi 17 juin 2022


La Clef de Verre
posté par Professor Ludovico dans [ A votre VOD -Le Professor a toujours quelque chose à dire... -Les films ]

Né de la crise de 1929, le roman noir s’est attaché à décrire les frustrations économiques, sociales, et sexuelles de la Jazz Generation. Sous la plume de Chandler, Hammett, Fast, Thompson, Himes, les intrigues policières ne furent que prétexte à décrire la corruption, morale et politique, de l’Amérique des 30’s.

Devant le succès de cette littérature populaire, Hollywood s’est vite jeté dans la niche, produisant ou amplifiant des chefs d’œuvres comme Le Faucon Maltais, Le Grand Sommeil, La Soif du Mal, ou La Griffe du Passé… L’Usine à Rêves a aussi employé ses auteurs. WR Burnett est le scénariste de Tueur à Gages, Chandler celui du Dahlia Bleu, et cette Clef de Verre n’est autre que l’adaptation d’un livre de Dashiel Hammett.

Ici, le père de Sam Spade s’attaque à la corruption politique. Paul Madvig (l’exellent Brian Donlevy) dirige une « association d’électeurs » ; en réalité, il fait le coup de main pour un candidat de la mafia mais tombe amoureux de Janet, la fille de son adversaire. Il a bien raison, c’est Veronica Lake.  Mais son adjoint – l’inévitable Alan Ladd – tente de le protéger de la vénéneuse héritière.  

S’ensuit inévitablement imbroglio, puis meurtre. Tous ces films ont intégré la règle du Grand Sommeil (personne ne comprend rien à l’intrigue et ce n’est pas très grave). En effet, le sujet n’est pas là. Il s’agit plutôt de décrire des gens vils qui se débattent et essaient de survivre dans cette Amérique impitoyable des années 30.

On ne se focalisera pas trop sur l’intrigue mais une fois de plus sur les performances d’acteur…




dimanche 12 juin 2022


Le Dahlia Bleu
posté par Professor Ludovico dans [ A votre VOD -Les films ]

Le Dahlia Bleu, ça commence beaucoup plus fort que le pitoyable Tueur à gages. On est dans le vrai film noir, ambiance âcre et désespérée née des désillusions de la crise des années 30 et de la seconde guerre mondiale.

Un soldat (Alan Ladd) revient justement de la guerre avec ses copains, dont un gravement blessé qui entend des voix. Il retrouve sa femme qui n’a pas perdu son temps et tombe en plein milieu d’une party. La femme est ensuite tuée, mais par qui ? On se met à soupçonner toute le monde. En général les whodunnits sont ennuyeux, c’est Mister Hitch qui nous l’a appris. Mais là on s’intéresse. Puis Veronica Lake débarque au bout d’une demi-heure : c’est la femme du patron du Dahlia Bleu*, l’amant de la morte. Le drame commence à se nouer.

Bien sûr tout ça termine par de grosses facilités scénaristiques et des rebondissements à la mord-moi-le-nœud qui viennent atténuer la morale douteuse des 90 minutes précédentes. Mais l’ambiance est glauque à souhait et Alan Ladd et Veronica Lake une fois de plus formidables.

* Le film fut tellement célèbre, qu’un an après, la presse baptisa Elizabeth Short le Dahlia Noir…




mercredi 8 juin 2022


La Scandaleuse de Berlin
posté par Professor Ludovico dans [ A votre VOD -Les films ]

Drôle de film, pour un film pas drôle. Pourtant, il y a marqué Billy Wilder dessus. Un film réputé auprès des cinéphiles, même si on apprend que le film fut un échec à sa sortie.

Le film commence, et on ne rit pas. On n’est pas triste non plus. Il y a quelque chose d’incompréhensible, d’amer… Quand il y a quelque chose qui cloche, c’est là que le cinefaster enquête.  

La Scandaleuse de Berlin se déroule à l’époque même du tournage : 1948 dans Berlin en ruine. Une tournée d’inspection du Sénat menée par la jolie (et frigide) sénatrice de l’Iowa enquête sur les soldats américains, qui se la coulerait douce dans l’ex-capitale nazie. La coinçouille Phoebe est interprétée par une tonitruante Jean Arthur (la Bonnie Lee de Seuls les Anges ont des Ailes). En face, on compte sur le Capitaine Pringle (le pâlot John Lund) pour la décoincer. Mais celui-ci profite de situation pour abuser d’une belle aristocrate allemande, Erika von Schlütov (Marlene Dietrich herself). Contre quelques faveurs, l’ex-nazie obtient des bas, des pâtisseries ou un matelas.

Ce pourrait être un triangle amoureux parfaitement réjouissant, mais tout ça semble étonnant étonnamment sordide, étonnamment anti-américain. Car Billy Wilder prend à plusieurs reprises le point de vue des Allemands : en montrant leur ville rasée, en montrant les soldats américains profiter des femmes allemandes, mais aussi en moquant cette commission d’enquête qui semble oublier que les G.I. se battent depuis des années. On voit même quelques soldats soviétiques qui chantent.

C’est là que, tout d’un coup, le mystère se révèle : Billy Wilder le Berlinois a quitté sa ville en catastrophe en 1933 (tout comme Dietrich). Il revient sur les lieux du crime, probablement pour les subventions (comme dans I was a Male War Bride, le film de Howard Hawks), mais il vient surtout revoir Berlin. Et sa ville est entièrement détruite ; la capitale de la culture se niche désormais dans des cabarets minables. Dietrich chante, mais au milieu des ruines.

C’est comme si Dietrich/ von Schlütov, une femme déjà vieille et triste, chantait la complainte du Berlin perdu, que lui a composé Wilder.

Une curiosité.




mercredi 8 juin 2022


Tueur à gages
posté par Professor Ludovico dans [ A votre VOD -Brèves de bobines -Les films ]

Ah c’est ça une bonne idée de faire une rétrospective Veronica Lake. Constance Frances Marie Ockelman va exploser dans les années 40, en quelques films : Les Voyages de Sullivan, Tueur à gages, La Clé de verre, Ma Femme est une Sorcière, Le Dahlia Bleu…

Mystérieusement belle, intelligente, pointue, Veronica Lake enchaine les rôles de femme fatale mais tombe vite dans l’oubli. Peu importe, son visage étrange, sa mèche blonde qui cache son œil droit, lui donne pour toujours de l’avance sur ses voisines de plateau, qui s’évertuent à jouer les nunuches, decent american women. Lake imprime la pellicule et nos souvenirs pour toujours.

On commence donc par Tueur à gages, pas le meilleur tirage. Une histoire bourrée de rebondissements abracadabrantesques, qui tient surtout par l’actrice et le couple maudit qu’elle forme avec le tueur à gages du film, le débutant Alan Ladd avec qui elle va faire d’autres films, avec de vrai scenarios : La Clé de verre, et Le Dahlia Bleu

Beaucoup mieux, on y reviendra…

Rétrospective Veronica Lake
OCS