mercredi 18 mai 2022


Twin Peaks, pilote : démons et merveilles
posté par Professor Ludovico dans [ Le Professor a toujours quelque chose à dire... -Séries TV ]

Dès qu’on peut, on revient à Twin Peaks, manger une tarte aux cerises, boire un petit café et se promener au milieu des pins Douglas. On avait un quart d’heure, on a regardé le pilote. LE Pilote, le chef-d’œuvre de pilote, qui devrait servir de manuel dans toutes les écoles de télévision, ce qui est probablement le cas.

Premier plan : une très belle femme, eurasienne, qui se maquille dans son miroir. Rêveuse et triste. Triste parce que ça se voit, triste parce que résonne déjà le Laura’s Palmer Theme. La suite mélodramatique d’Angelo Badalamenti irriguera désormais la série, et nos cerveaux. Cette femme, c’est Josie Packard. Son rôle est mineur, mais en dix secondes, elle incarne l’ambiance Twin Peaks : amour, beauté, tristesse.

Plan suivant, moins glamour : un retraité embrasse sa femme et part à la pêche. Il a l’air concon, elle fait la gueule. Elle, c’est Catherine Martell ; en un plan on a découvert le bon gars et sa salope de femme.

Trente secondes plus tard, le bon gars découvre une fille dans un sac plastique et court appeler la police. « Elle est morte », dit-il, ce qui n’est pas innocent. D’aucuns auraient dit : il y a une femme morte dans un sac plastique. Mais en utilisant précisément ces mots, Lynch et Frost jettent le doute, et insinuent que Pete Martell, le bon gars, sait déjà qui est dans ce sac. Les showrunners lancent alors un rodéo qui va durer deux ans et changer la télévision pour toujours : qui a tué Laura Palmer ?

Le téléphone sonne au Commissariat deux minutes plus tard et brise déjà l’ambiance dramatique. La standardiste explique au shérif Truman – longuement, très longuement – quel téléphone il faut décrocher. Bing, un gag. Ce brutal changement de température va se retrouver de nombreuses fois, parfois à l’intérieur de la même scène, et va même devenir la signature du show. Dans Twin Peaks, on rit et on pleure, on s’émerveille et on est terrifiés.

On découvre alors le visage – une image qui va devenir iconique – et l’identité de la morte. Le spectateur comprend que Laura Palmer est une personne connue, et aimée de cette communauté. Mais Lynch va prendre le temps de l’expliquer. C’est La Grande Scène.  

Une pure merveille, une démonstration cinématographique, sans esbrouffe. Des couloirs vides. Des champs/contrechamps. Tout le dispositif mise sur les comédiens, jeunes mais extraordinaires. Bobby, le boyfriend infidèle et donc suspect. Donna, la meilleure amie. James, le motard rebelle. La prof, qui retient ses larmes, car l’information n’est pas encore annoncée. La jolie fille, qui sourit méchamment – on aura indiqué son statut de Teen Bitch par un simple changement de chaussures. Une anonyme, qui court en hurlant, annonçant la catastrophe.

Lynch revient alors au verbal : le discours du directeur, – mi dramatique, mi involontairement comique, à l’image du ton qui s’installe – vient dire, avec des mots, ce que les mots sont incapables de dire : la perte immense que représente une adolescente assassinée, et ce que représente Laura Palmer pour Twin Peaks.

Pour appuyer son propos, Lynch termine son premier travelling dans les couloirs vides sur une deuxième image iconique : la photo de Laura Palmer en Reine du Collège, parfaite incarnation du Rêve Américain.

Avant que la suite ne nous en fasse découvrir les atroces et ténébreux souterrains…


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