vendredi 15 juillet 2022


Les Nuits de Mashhad
posté par Professor Ludovico dans [ Les films ]

Une ville tentaculaire, la nuit. Un justicier solitaire qui tue des prostituées. Des flics et des juges corrompus. Une journaliste qui tente de faire éclater la vérité. Non, nous ne sommes pas dans le Quatuor de Los Angeles de James Ellroy, mais dans l’Iran de l’année 2001. Les Nuits de Mashhad est un polar nerveux, exceptionnellement filmé par le chef opérateur Nadim Carlsen, et mis en musique, encore plus exceptionnellement, par Martin Dirkov. Deux quasi-inconnus, mais qui travaillent avec le réalisateur, Ali Abbasi, depuis ses premiers films (Shelley, Border, et bientôt The Last of Us)…

Entre 2000 et 2001, le vrai Saeed Hanaei a voulu nettoyer la ville sainte de Mashhad en tuant 16 prostituées. Dans le film, on suit d’abord un personnage fictif, Rahimi (Zar Amir Ebrahimi), une journaliste qui tente d’imposer son enquête dans un monde d’hommes (journalistes, flics, et juges) extrêmement misogynes. Convaincue de la corruption des élites, elle pense que les autorités couvrent le meurtrier, qui fait à leur place un travail de « salubrité publique ».

C’est en tout cas ce que pense le meurtrier (Mehdi Bajestani, extraordinaire), maçon de son état, père de famille respectable le jour, mais tout à sa quête purificatrice la nuit.

Le film pourrait devenir ennuyeux dans cette partie, car il filme avec une certaine complaisance trois meurtres : un peu de hors champ n’aurait pas fait de mal. Mais le film bascule vraiment dans sa dernière partie, dans la description glaçante de l’environnement social et culturel dans lequel le tueur évolue. Ancien combattant, il bénéficie de la solidarité de sa famille, de ses amis, et de la population, contente que l’on débarrasse la ville sainte de ces droguées qui dévergondent les hommes. Les corrompus, on le voit, ne sont pas forcément ceux que l’on croit. 

Contrairement à La Loi de Téhéran ou aux film d’Asghar Farhadi, le film n’a pas été tourné sur place* et n’a pas – c’est le moins qu’on puisse dire – l’aval des autorités iraniennes. Au contraire, elles ont dénoncé une tentative de déstabilisation de la France, qui a placé ce film en compétition à Cannes, et a récompensé son actrice principale**. Pour autant, le film est assez fin sur les implications politiques de l’affaire. Le gouvernement religieux ne peut pas laisser faire, mais il est pris en tenaille par la morale très rigoureuse qu’il a lui-même imposée. Comment s’en sortira-t-il ?

Il faut aller voir le film pour le savoir…

*Le film est tourné en Jordanie, pas la meilleure amie de l’Iran.

**C’est évidemment Mehdi Bajestani, le tueur, qui aurait dû recevoir un prix, mais on n’est jamais déçu par la Palme des Alpes Maritimes.




jeudi 14 juillet 2022


Top Gun Maverick/Michel Sardou
posté par Professor Ludovico dans [ Les films ]

Il y a quelques années, je suis allé voir avec ma sœur Michel Sardou, au Théâtre de la Michodière. Oui, le Professore n’est pas toujours l’apôtre du bon goût. Une comédie de boulevard consternante dont j’ai oublié le nom, avec mari trompé, jeune ingénue et amant dans le placard … Mais nous voulions voir l’idole de notre enfance sur scène. En réalité, le spectacle était dans la salle. Dès le héros arrivé, les fans de Sardou étaient aux anges, trépignaient, riaient à toutes ses blagues et applaudissaient à tout rompre. C’était comme revenir aux racines du théâtre, où l’on vient rire et pleurer depuis vingt-cinq siècles : un pur divertissement populaire qui met les spectateurs en joie. C’est ce qui s’est passé hier à l’UGC Ciné Cité Les Halles ; à chaque intervention de leur héros (ici, Tom Cruise) le public réagissait, applaudissait.

Depuis toujours, l’entertainment – et en particulier Hollywood – travaille le business de la nostalgie. La nostalgie historique d’Autant en Emporte le Vent (le monde perdu du Sud), des années 50 (American Graffitti, Retour vers le Futur) ou la nostalgie cinématographique elle-même : Star Wars faisant revivre les serials des années 30 aux spectateurs des années 70, eux-mêmes se repaissant quarante ans plus tard du revival Disney. Sans parler des sequels (Indiana Jones I, II, III, IV) et du Marvel Cinematographic Universe, qui garantissent des entrées à la simple évocation de leur nom, sans même avoir tourné une seule minute de film.

Et c’est normal d’exploiter cette nostalgie : s’il y a une chose qu’on n’aime pas, c’est être surpris. C’est le succès du McDo : on sait exactement ce qu’on va manger*.

En allant voir Top Gun Maverick, on est dans cette idée : on sait exactement ce que l’on va voir. Mais ici, c’est fait un tel niveau de copier/coller que ça en devient carrément scandaleux. Le film est entièrement conçu autour de l’idée de la nostalgie et ramène à chaque fois le spectateur sur une scène du film primordial. Le père joue Great Balls of Fire ? Le fils joue Great Balls of Fire… La B.O. est composée (forcément !) de musique des années 80 ? On écoute Let’s Dance dans le film de 2022… Maverick fait de la moto avec Kelly McGillis ?  Maverick fait de la moto avec Jennifer Connelly… Kelly McGillis a une Porsche ? Jennifer Connelly a une Porsche. Vous avez l’idée ? L’intrigue, évidemment, est aussi la même : des ennemis invisibles, une mission suicide, des pilotes qui se la pètent et sont rebelles à l’autorité, mais qui, en réalité, ont bon fond. Tout cela – comme le premier Top Gun – est profondément ennuyeux.

Ce ne serait pas trop grave si c’était un peu travaillé, un peu écrit, avec deux ou trois répliques, mais non, il n’y a rien, tout est décalqué, plan pour plan, sur le travail initial de Tony Scott.

On a l’habitude de dire que les films américains sont des produits marketing, mais là, c’est le pire produit marketing qui soit. Un scandale.

Et c’est le gars qui vénère Tom Cruise, Tony Scott, et les Simpson/Bruckheimer qui vous dit ça.

* En allant voir récemment Je Vais t’Aimer, la comédie musicale tirée des chansons de Sardou, le Professore Ludovico et sa sœur récidivaient, tout en savant aussi exactement ce qu’ils allaient voir : le même copier/coller fainéant, version Sardou. 




mercredi 13 juillet 2022


Intégrales Haneke et Reichardt sur OCS
posté par Professor Ludovico dans [ A votre VOD -Les films ]

OCS propose en ce moment deux intégrales très intéressantes, celles de Michael Haneke et de Kelly Reichardt. S’il y a un monde entre le nihilisme Hanekien et l’humanisme Reichardtien, les deux cinéastes posent tous les deux un regard acéré sur le monde, avec un cinéma au service de cette vision. C’est l’occasion de voir ou revoir leurs grands films, et leurs grands films sont souvent rares.

À ne pas manquer pour Haneke, ses premiers films autrichiens : Le Septième Continent, Benny’s Vidéo, 71 Fragments d’une Chronologie du Hasard et le terrifiant Funny Games. La suite, produite en France, est moins intéressante mais on peut jeter un œil à Amour, avec notamment un gigantesque Trintignant.

Côté Oregon, c’est plutôt l’inverse : les derniers films de Kelly Reichardt sont plutôt meilleurs que les premiers, plus solides, et mieux construits. Donc on peut prendre la filmographie de la floridienne à rebours de son propre parcours. Commencer par l’Oregon, First Cow, Certaines Femmes, Night Moves, La Dernière Piste… et finir éventuellement dans le Dade County de River of Grass




mardi 12 juillet 2022


La Maman et la Putain
posté par Professor Ludovico dans [ Les films ]

En 1984, mon copain Eric m’avait demandé, au sujet de Paris, Texas qui venait de sortir, si j’allais « pointer au chef-d’œuvre ». Cette phrase avait été libératrice, tout comme Michel Denisot, quelques mois plus tard dans Studio, expliquant qu’il ne comprenait pas où était le génie de Chaplin. Il était possible de ne pas aimer Kubrick, Welles ou Hitchcock, Godard ou Chabrol. Il était possible de ne pas pointer au chef-d’œuvre. Sans le savoir, les germes de CineFast étaient plantés.

Pourtant hier, je suis allé pointer au chef-d’œuvre : La Maman et la Putain, le film de Jean Eustache, film éternellement cité des cinéphiles, et par ailleurs très difficile à voir. Il faut moins que ça pour que le CineFaster ne se jette sur Allociné avec le vague espoir de faire un sort au « prétendu chef d’œuvre » et de cogner une fois de plus sur la Nouvelle Vague.   

Et de Nouvelle Vague, c’est bien de cela qu’il s’agit : 3h40 de noir et blanc, un homme, deux femmes, Saint-Germain-des-Prés : marivaudages de la bourgeoise parisienne, dans les limites du VI° arrondissement. Et ça commence très mal, car tous les acteurs jouent faux. Effroyablement faux. A tel point que Juliet von Kadakès, notre consultante théâtre, nous jure ses grands dieux qu’on ne joue pas aussi faux sur des planches.

Mais c’est l’avantage du cinéma en salles. On est enfermés, impossible d’en sortir. Au bout de quelques minutes, on a compris que si l’orchestre joue des fausses notes, la musique n’est pas inintéressante. Mieux, elle nous parle.

La Maman et la Putain, c’est l’histoire d’Alexandre (Jean-Pierre Léaud), jeune étudiant désœuvré, qui drague à la terrasse des cafés (exclusivement au Flore ou aux Deux Magots), et vit aux crochets de Marie (Bernadette Lafont), une « vieille » commerçante de… 35 ans ! Cultivé, hautain, prétentieux, Alexandre a des théories sur tout. Alexandre aime Gilberte, Gilberte n’est pas sûre d’aimer Alexandre. Elle en aime un autre. Tu dois choisir, théorise-t-il, soit tu m’aimes, soit tu épouses l’autre… C’est ce qu’elle fait. Alexandre séduit alors Veronika, une jeune infirmière (Françoise Lebrun). Marie l’apprend, mais le tolère : elle est assez amoureuse pour accepter les écarts d’Alexandre. Nous sommes en 1973, et Marie est une bourgeoise moderne.  

Nous voilà embarqués pour 3h40 d’intelligence. Car si Alexandre est un con insupportable, il dit des choses intéressantes*. Et si l’homme pérore, les femmes ont une place égale dans ce discours sur les classes sociales, le couple, le sexe… Le film ne montre qu’un seul corps nu, (et encore, pendant quelques secondes) ; mais il est en revanche d’une crudité verbale totalement inédite. Pilule, avortement, tampax, aucun sujet, aucun comportement n’est tabou. Des réflexions portées par des dialogues littéraires étincelants**, sans aucune once de naturalisme…

On reste fasciné devant la modernité, la clairvoyance de ce jeu de massacre. Eustache décrit au scalpel les contradictions des années 70, issues des illusions de Mai 68, et du retour en grâce du conservatisme pompidolien. Car si le film est entièrement centré sur le couple, on sent dans La Maman et la Putain l’impasse dans laquelle se trouve la jeunesse européenne, et les ferments de l’immense colère à venir, de la Fraction Armée Rouge aux Brigades Rouges et à Action Directe.

Quant à la mise en scène, elle est d’une sobriété exceptionnelle : pas de musique extra-diégétique, mais au contraire les disques écoutés par le trio, et dont on voit les pochettes ostensiblement rangées face à la caméra, comme un témoignage d’époque : les Rolling Stones, Deep Purple, King Crimson***, mais aussi Mozart, Damia, Frehel, Piaf… Un dispositif filmique quasi vivement composé de plans fixes, qui prouve une fois de plus que ce ne sont pas les mouvements de caméra qui font un film intéressant. S’il en emprunte la forme (son direct, éclairage naturel, personnages jeunes et oisifs), La Maman et la Putain signe d’une certaine manière la fin de la Nouvelle Vague : le film est clair, sans affèteries expérimentales, et son propos sans ambages…  

« Le cinéma apprend la vie, mais aussi à faire son lit » dit Alexandre, en effectuant une des rares tâches ménagères que ce libre penseur s’abaisse à faire.

Le cinéma apprend la vie : le film pourrait se résumer là-dedans.

*« J’écris dans les cafés au risque de passer pour un ivrogne, et peut-être le serais-je en effet si les puissantes Républiques ne frappaient de droits, impitoyablement, les alcools consolateurs. »

** Eustache exigeait que les acteurs disent leur texte mot pour mot, et en une seule prise

*** Sticky Fingers, Concerto for group and orchestra, et In the Court of the Crimson King




lundi 4 juillet 2022


Joe Turkel
posté par Professor Ludovico dans [ Les gens ]

La cinéphilie, on le dit sans arrêt, est un ensemble des petites choses. Parfois il suffit de quelques mots, une ligne de dialogue, un geste, pour graver pour toujours un souvenir dans l’esprit du CineFaster, souvenir qu’il emportera jusque dans la tombe.

C’est le cas de Joe Turkel, aperçu une première fois dans Shining, dans le rôle de Lloyd, barman satanique, peut-être le diable en personne. « Votre argent n’a aucune valeur ici…* » avait-il dit, le regard en biais, et cela avait suffi.

Nous n’étions pas CineFaster à l’époque, nous ne savions pas que Joe Turkel était un habitué de la maison Kubrick : un petit rôle (Tiny le bien nommé) dans L’Ultime Razzia, et un rôle plus conséquent, Pierre Arnaud, soldat sacrifié des Sentiers de la Gloire.

Mais surtout, bien sûr, Eldon Tyrell, le magnat créateur de réplicants dans Blade Runner : « Chaque fois qu’une lumière brûle deux fois plus, elle brille deux fois moins longtemps. Et tu as brûlé on ne peut plus brillamment, Roy !** » réplique suivi d’une mort tout aussi inoubliable, quand le fils réplicant tue le père en lui crevant les yeux.

Joe Turkel, le vrai, est mort de sa belle mort le 27 juin dernier à Santa Monica, âgé de 94 ans.

*“Your money is no good here. Orders from the house.”

**“The light that burns twice as bright burns half as long, and you have burned so very, very brightly, Roy.”




jeudi 30 juin 2022


Justified (inside the coal mine)
posté par Professor Ludovico dans [ Séries TV ]

Voilà c’est fini… « We dug coal together. » Après six années passées à Harlan County, il est temps d’en partir, si possible vivant, contrairement à ce que dit la chanson*.

Six années extraordinaires en vérité, passées en compagnie d’une galerie de personnages incroyables, interprétés de bout en bout par un cast parfait. De l’outlaw exalté Boyd Crowder à son frère ennemi, le Marshall Raylan Givens, de femmes fortes (fliquettes ou trafiquantes de drogue), de nazis rednecks paumés et de putes au grand cœur, de flics cowboys mais justes, de flics injustes et corrompus, de blue collars sortant de la mine aux pontes de la Dixie Mafia costumés Hugo Boss, le tout assaisonné de la plus belle bande de psychopathes que la télé nous ait donné à voir : Justified nous aura tout fait, sans téléporter son intrigue au-delà des 1 210 hectares du Comté de Harlan et de ses 29 278 âmes…

Six années, six arcs semblables, mais toujours passionnants, grâce à des rebondissements toutes les cinq minutes (sans une once d’irréalisme), mais surtout des dialogues étincelants, comme on en a jamais vu au cinéma ou à la télévision…

Justified est une merveille audiovisuelle, même si elle n’a pas l’épaisseur psychologique des Soprano, le discours politique de Sur Ecoute, la profondeur de Friday Night Lights. C’est une sorte de West Wing inversé, white trash, où le Mal aurait remplacé le Bien, le Peuple aurait remplacé l’Elite, et l’Avidité, le Bien Commun. Mais pour les mêmes raisons – ces personnages ont une âme – on les adore.

Justified est avant tout un divertissement, mais un divertissement profond et intelligent, fun et triste à la fois : tout simplement ce qu’on demande à une œuvre d’art.

Et c’en est une.

*In the deep, dark hills of eastern Kentucky
That’s the place where I trace my bloodline
And it’s there I read on a hillside gravestone
« You will never leave Harlan alive »




mercredi 22 juin 2022


The Boys
posté par Professor Ludovico dans [ Séries TV ]

Oops. Voilà déjà la saison trois et on réalise qu’on ne vous a pas dit tout le bien qu’on pense de The Boys, la meilleure série du monde sur les super-héros, en tout cas pour les gens qui les détestent, comme le Professore Ludovico, ou plus simplement Alan Moore.

Tiré d’une BD qui a tout compris (signée Garth Ennis et Darick Robertson), le show part d’une idée simple : si les super-héros existaient, ils seraient traités comme des stars hollywoodiennes. Agents, comptes Instagram, audience, leur vie serait totalement instrumentalisée par le pouvoir, les médias, Internet…

À partir de ce point de départ, The Boys prend un parti-pris totalement trash (sexe + violence) mais qui, contrairement au cinéma d’un Tarantino, ne provoque que consternation et dégoût.

The Boys a l’intelligence de  créer de formidables personnages, en réservant à chacun de ses super-héros (tous plus ou moins détestables) une backstory conséquente. On retiendra ainsi la performance hallucinante d’Antony Starr (déjà vu dans Banshee) qui interprète un incroyable Homelander, Captain America sociopathe et pourtant émouvant. Mais tous les acteurs sont extraordinaires, de Karl Urban en Butcher, viriliste chasseur de super-héros, Jack Quaid, son assistant puceau ou Elisabeth Shue, la patronne maternante des Sept…

Ces Boys ne nous vengent pas seulement de vingt ans de films Marvel, c’est avant tout une très grande série sur Hollywood, le star system, les médias et les réseaux sociaux : le monde d’aujourd’hui.

Indispensable.




dimanche 19 juin 2022


Ma Femme est une Sorcière
posté par Professor Ludovico dans [ A votre VOD -Les films ]

Le cinéma de l’Age d’Or réserve toujours des surprises. Tout simplement parce qu’il représente, ne serait-ce que symboliquement, la vie de nos grands-parents. Comment dès lors imaginer qu’ils ont été jeunes, eu des amants ou une sexualité ? Nous sommes tellement attachés à l’idée de progrès qui, comme le dit Frank Herbert « n’est qu’un mécanisme de protection contre les terreurs du futur », que nous croyons vivre une époque de totale liberté sexuelle alors que nos parents et grands-parents se seraient contentés d’un missionnaire hebdomadaire*…

Il suffit pourtant de voir Ma Femme est une Sorcière, un film de René Clair, exilé à Hollywood à cause de la guerre, pour comprendre que ce n’est pas le cas. Le pitch lui-même est délicieux : des sorciers (père et fille) brûlés à Salem en 1690 voit leurs cendres emprisonnées sous un arbre. Avant de mourir, ils maudissent leur accusateur puritain, un certain Wooley, en promettant l’enfer conjugal, pour lui et ses descendants. La malédiction se vérifie à travers les âges, mais en 1942, un éclair bien placé abat l’arbre et libère les sorciers, qui se réincarnent bientôt en Daniel, père alcoolo (Cecil Kellaway) et Jennifer, la beauté fatale (Veronica Lake, vingt ans et toutes ses dents). Ils n’ont désormais qu’un seul but : se venger du Wooley actuel (Fredric March, qui joue tous les Wooley)

Celui-là n’a pas l’air bien méchant : il est candidat au poste de gouverneur et va épouser la brune Estelle, fille de son principal soutien (excellente Susan Hayward). On sait déjà que ce mariage est malheureux, malédiction oblige, mais que se passera-t-il si la blonde Jennifer tombe amoureuse de sa victime, ce qui va évidemment être le cas ? Une délirante suite de quiproquos, qui fait penser aux modernes héritiers Working Title (4 Mariages et un Enterrement, Coup de Foudre à Notting Hill…), et qui va donner lieu à toutes sortes d’affrontements entre sorciers, gouverneurs, gendre, mariée, et futur(s) beau-père(s). Ma Femme est une Sorcière est aussi la très nette influence de Ma Sorcière Bien Aimé, le sexe en moins…

Car ce sont les sous-entendus sexuels qui rendent le film extrêmement moderne : on verra ainsi Veronica Lake entièrement nue, (sous un manteau de fourrure) descendre une rampe d’escalier sur les fesses en trouvant ça très agréable, puis caresser négligemment … un chaton posé sur ses cuisses ! C’est du Howard Hawks en moins pointu, mais c’est parfaitement réjouissant.

* Lire Guerre, le « roman inédit » de Céline qui parait ce mois-ci, est très éclairant sur ce sujet… en 1914 !




vendredi 17 juin 2022


Trintignant
posté par Professor Ludovico dans [ Les gens ]

Et Dieu… créa la femme, Le Fanfaron, Paris brûle-t-il ? L’Américain, Sans mobile apparent, Flic Story, Le Désert des Tartares, L’Argent des autres, La Banquière, La Terrasse, Une affaire d’hommes, Malevil, Le Grand Pardon, Le Bon Plaisir, Bunker Palace Hôtel, L’Instinct de l’ange, Trois Couleurs  Rouge, Regarde les hommes tomber, La Cité des enfants perdus, Un héros très discret, Amour…

Le Professore Ludovico n’a vu – que ! – 22 des 146 films interprétés par le plus grand acteur français vivant, Jean-Louis Trintignant. Une carrière commencée en 1956, à 26 ans dans Si tous les gars du monde de Christian-Jaque, et jamais achevée puisqu’il tournait encore dans un Lelouch, quelques mois avant sa mort, survenue aujourd’hui à Uzès.

Entretemps, Jean-Louis Trintignant aura promené sa silhouette longiligne, son sourire carnassier et sarcastique, et cette voix – quelle voix ! – dans la plus belle brochette de réalisateurs : Roger Vadim, Abel Gance, Georges Franju, Robert Hossein, Jacques Demy, Dino Risi, Alain Cavalier, Costa-Gavras, René Clément, Claude Lelouch, Claude Chabrol, Éric Rohmer, Bernardo Bertolucci, Yves Boisset, Jacques Deray, André Téchiné, Bertrand Blier, Michael Haneke, Ettore Scola, Michel Deville, Christian de Chalonge, François Truffaut, Roger Spottiswoode, Robert Enrico, Krzysztof Kiezlowski, Jean-Pierre Jeunet Patrice Chéreau Alexandre Arcady, Yves Boisset, Alexandre Astruc, Alain Cavalier…

Et, évidemment, Stanley Kubrick, qui l’avait choisi pour doubler Jack Nicholson dans Shining. Son « Chérie, ne t’inquiètes pas, je ne vais pas te faire de mal, je vais juste T’EXPLOSER LA GUEULE » résonne encore dans nos oreilles, quarante après…




vendredi 17 juin 2022


La Clef de Verre
posté par Professor Ludovico dans [ A votre VOD -Le Professor a toujours quelque chose à dire... -Les films ]

Né de la crise de 1929, le roman noir s’est attaché à décrire les frustrations économiques, sociales, et sexuelles de la Jazz Generation. Sous la plume de Chandler, Hammett, Fast, Thompson, Himes, les intrigues policières ne furent que prétexte à décrire la corruption, morale et politique, de l’Amérique des 30’s.

Devant le succès de cette littérature populaire, Hollywood s’est vite jeté dans la niche, produisant ou amplifiant des chefs d’œuvres comme Le Faucon Maltais, Le Grand Sommeil, La Soif du Mal, ou La Griffe du Passé… L’Usine à Rêves a aussi employé ses auteurs. WR Burnett est le scénariste de Tueur à Gages, Chandler celui du Dahlia Bleu, et cette Clef de Verre n’est autre que l’adaptation d’un livre de Dashiel Hammett.

Ici, le père de Sam Spade s’attaque à la corruption politique. Paul Madvig (l’exellent Brian Donlevy) dirige une « association d’électeurs » ; en réalité, il fait le coup de main pour un candidat de la mafia mais tombe amoureux de Janet, la fille de son adversaire. Il a bien raison, c’est Veronica Lake.  Mais son adjoint – l’inévitable Alan Ladd – tente de le protéger de la vénéneuse héritière.  

S’ensuit inévitablement imbroglio, puis meurtre. Tous ces films ont intégré la règle du Grand Sommeil (personne ne comprend rien à l’intrigue et ce n’est pas très grave). En effet, le sujet n’est pas là. Il s’agit plutôt de décrire des gens vils qui se débattent et essaient de survivre dans cette Amérique impitoyable des années 30.

On ne se focalisera pas trop sur l’intrigue mais une fois de plus sur les performances d’acteur…