mercredi 17 juillet 2013
Guy Debord cinéaste
posté par Professor Ludovico dans [ A votre VOD -
Les films -
Les gens ]
Le Professore a cette douteuse spécialité : aller voir les expos à la bourre, et donc en parler quand c’est trop tard. Guy Debord, l’Art de la Guerre, expo à la Bibliothèque François Mitterrand, vient donc de s’achever, et Ludovico peut vous en parler.
Qui est Guy Debord ? Un pas-très-connu, dont le nom résonne vaguement dans les têtes, et dont pourtant l’influence fut considérable. Surtout par un petit livre, baptisé La Société du Spectacle, paru en 67. L’année d’après, le livre de Debord inspirait Mai 68, mais ne rendit pas son auteur plus célèbre.
Dans son formidable Lipstick Traces, Greil Marcus trace les influences de Debord, les Dadas, les Lettristes, les Surréalistes et montre qu’il inspire à la fois Mai 68, la gauche radicale, le mouvement Punk. Auteur de quelques formules cultes : « Ne travaillez jamais » « La société est une accumulation de spectacles », Debord écrira d’autres livres, créera de multiples organisations à but intello-révolutionnaire, mais passera beaucoup trop de temps à exclure les membres desdites organisations pour faire vraiment la révolution…
Guy Debord aimait Hegel et Machiavel, la stratégie et le Quartier Latin, mais aussi ce qui nous intéresse ici : le cinéma. Il réalisa un certain nombre de films, tous expérimentaux, basés sur ses écrits. Dans Hurlements en Faveur de Sade (1952), Debord alterne des plans uniquement noir ou blancs, sur lequel il colle des bouts du code civil. Scandale à la première projection, évidemment. La Société du Spectacle (1973), consiste en un montage de vieux films Hollywoodiens, de publicités de la presse magazine, de détournement de Comics, tandis qu’en voix off, Debord ânonne de sa voix si caractéristique La Société du Spectacle, le livre.
Bref un cinéma très loin des paysages habituels CineFastiens, parsemé de météores, d’hélicoptères en flammes, et de romance sur fond d’iceberg, mais qui méritent de figurer dans la filmothèque du parfait honnête homme.
mardi 16 juillet 2013
Où va le cinéma américain ?
posté par Professor Ludovico dans [ Le Professor a toujours quelque chose à dire... ]
L’autre jour, pendant la séance de Man of Steel, il y avait trois bandes annonces. Très symboliquement, une partie des bandes annonces est désormais intégrée aux publicités, coincée entre M&Ms et la MAIF, l’Assureur Militant.
Symbole, oui, car évidemment, les films comme Man of Steel sont des produits. Ce n’est pas ici que nous dirions le contraire : le cinéma est une industrie, de luxe, certes, mais une industrie.
Les bandes annonces de ce lundi-là étaient parfaitement éclairantes de ce qu’est devenu le cinéma américain : Wolverine : Le Combat de l’Immortel, Pacific Rim, Sublimes créatures (le DVD)… Trois blockbusters, trois tentpoles, ces films de l’été gigantesques sous lequel toute la production de l’année est censée s’abriter : méga budget, méga profit, ou méga flop. Entre les films de super héros (Wolverine en est à son 5ème épisode), la chick-lit pour les filles, les films en 3D pour les enfants), que reste-t-il de notre cinéma américain…?? Où sont les films moyens, qui parlent de la vie quotidienne ?
Nous voilà coincés dans le rêve que nous avons contribuer à bâtir : ados, nous rêvions d’épopée intergalactiques et de barbares en short, alors que le cinéma ne nous proposait que des épopées de la seconde guerre mondiale avec des comédiens qui n’avaient même plus l’âge d’être sous les drapeaux, ou des comédies franchouillardes avec des acteurs pas drôles. Aujourd’hui, nous sommes submergés sous la mauvaise SF, le paranormal gore, les histoires de cousins au 3ème degré de super-héros. Les films indépendants coûtent des fortunes (20M$ pour The Descendants, ou pour le Cosmopolis de Cronenberg) !
Où va cet argent ? Où sont les histoires ? Lucas et Spielberg ont lancé récemment un appel prophétique : le cinéma est au bord de l’implosion, s’écroulant sous sa propre masse. Le futur, selon eux, c’est la broadwaytisation du cinéma : quelque mégafilms qu’on paierait 50$ la place dans des supersalles, tandis que les vraies histoires émigreraient vers la télé.
Une prophétie qui vient de gens qui ont bâti ce système, de Jaws à Star Wars. Mais au moins, c’était une époque où Hollywood bâtissait ses propres franchises… Chacun peut le constater : les histoires adultes sont désormais à la télé ; le divertissement devenant le seul viatique du cinéma : Game of Thrones sur OCS, Conan à l’UGC. Si l’on veut parler des grands sujets d’aujourd’hui, de politique, d’environnement ou tout simplement de l’évolution de la cellule familiale, il n’y a plus de « cases » pour parler de cela dans le cinéma américain contemporain.
Après Man of Steel, nous sommes allés manger – un burger évidemment – et nous avons parlé de Game of Thrones en nous désolant du nanar de Zack Snyder. Il y a trente ans, c’eut été l’inverse : se désoler d’une télé gangrenée par le foot et Dallas, et la satisfaction de trouver au cinéma un tout autre niveau.
lundi 15 juillet 2013
World War Z
posté par Professor Ludovico dans [ Les films ]
World War Z est une GCA qui ne veut pas dire son nom ; une GCA qui se la joue auteuriste, intello, concernée. Pourtant, à la fin, c’est quand même zombies, hélico à tout va et don’t touch my family – gimme that goddam gun…
Preuve supplémentaire, s’il en fallait, de l’impossibilité de la Grosse Connerie Américaine après le 11 septembre.
Ça commence donc soft, avec un générique écolo-humanitaire, la scène d’ouverture petite-famille-unie, pancake et scrambled eggs, mais au bout de dix minutes, les A-10 bombardent quand même Philadelphie.
World War Z devient alors assez plaisant : une GCA modernisée avec ses morceaux de bravoure (la fuite de Jérusalem, l’avion) et ses ratés (les zombies qui font plutôt rigoler).
A la fin, on se dit que le bouquin de Max Brooks n’est pas si mal adapté, parce qu’en fait, il était inadaptable (c’est une série de témoignages récoltés après la guerre). Évidemment, ce qui était politiquement (ou marketinguement) incorrect a été enlevé (les juifs recueillent les arabes, et le virus n’éclot pas en Chine). Mais bon : World War Z est le parfait divertissement du dimanche soir…
dimanche 14 juillet 2013
Frances Ha
posté par Professor Ludovico dans [ Les films ]
Il y a des films où vous vous demandez ce que vous y faites, et où soudain, en un plan, en une scène, ils vous happent, vous décollent du siège, et vous relâchent, abasourdis et heureux.
Frances Ha est de ceux-là.
Après une heure et demie, je me demandais si je ne m’étais pas emballé en vous recommandant – sans l’avoir vu – cet autoportrait woody-allenien, new yorkais en diable. Saynètes de la vie quotidienne, marivaudages de trentenaires, escapade à Paris, noir et blanc sublime (mais de rigueur), l’enthousiasme qui m’avait saisi dans Les Berkman se Séparent ne se présentait pas à ma porte.
Il a fallu juste un plan, le dernier, pour que tout se mette en place. Que le propos du film, éparpillé façon puzzle, prenne sens. Que la quête de Frances, cet enfant dans un corps d’adulte, prenne enfin son envol. Tout ce qui précédait n’avait été qu’un apéritif, avec ces histoires de thirty-something qui testaient amitié, couple, naissance, carrière : le cycle éternel de la vie et cette tournure très spéciale qu’elle prend pour vous si vous restez sur le bord de la route, tandis qu’amis et famille se casent… Cette épopée, Noah Baumbach nous la cachait depuis le début, derrière le visage adorablement drôle de sa compagne et co-scénariste, Greta Gerwig.
Il a fallu juste un plan, et nous sommes tombés amoureux…
samedi 13 juillet 2013
Room 237
posté par Professor Ludovico dans [ Les films ]
Il y a une anecdote amusante dans une interview consacrée à Kubrick. Le journaliste lui fait remarquer qu’il y a cette présence obsédante du monolithe, jusque dans Full Metal Jacket. « Hein ? Où ? » Kubrick ne voit pas trop à quoi on fait allusion. Mais si, à la mort de Cowboy, il y a un monolithe en contre-jour, c’est dans l’arrière-plan ! Kubrick jure ses grands dieux qu’il n’y est pour rien, que ce n’est pas du tout intentionnel, le journaliste a du mal à le croire, et nous aussi.
C’est tout le sujet de Room 237 : on ne prête qu’aux riches. Le documentaire de Rodney Ascher donne la parole à neuf « spécialistes » de Shining, qu’on pourrait également qualifier de psychopathes. Car Room 237 est décevant de ce point de vue ; ce n’est pas neuf analyses du grand film d’horreur kubrickien, c’est plutôt neuf thèses monomaniaques. Plutôt que d’invoquer des hypothèses, nos analystes sont sûrs de leur fait : Shining est un film sur la culpabilité de Kubrick (qui, comme chacun sait, est le véritable auteur des images d’Apollo XI), Shining est un film sur le massacre des indiens, Shining est une allégorie sur l’Holocauste.
Et évidemment, à partir de là, tout fait sens. 2x3x7 = 42, date de la conférence de Wannsee. Il y a 42 voitures sur le parking de l’Overlook Hotel, Danny et Wendy regardent Un Eté 42, etc. Ça tourne vite au pathétique, car leurs thèses s’appuient la plupart du temps sur des erreurs de montage, des faux raccords, etc.
Mais là c’est aussi que ça devient diabolique, au moment où cela entre en collision avec le mythe de Kubrick l’Infaillible. L’auteur de 2001 étant réputé parfait (notamment sur ce site), démiurge monomaniaque se chargeant de tout, de la lumière au son en passant par les tirages de copies à New York ou la taille des publicités thaïlandaises, choisissant et vérifiant chaque accessoire, son infaillibilité, comme celle du Pape, ne saurait être mise en doute. Donc s’il y a une erreur, elle est forcément intentionnelle. Le trajet de la petite voiture de Danny ne colle pas avec le « vrai » plan de l’hôtel ? C’est fait exprès. Il manque une chaise pour être raccord dans l’arrière-plan ? C’est fait exprès. Danny a un pull Apollo XI ? C’est fait exprès.
On pourra reprocher à l’auteur de ces lignes de faire parfois pareil, de chercher la petite bête dans Armageddon ou Titanic, Eyes Wide Shut ou Les Sentiers de la Gloire. Nous partageons en effet cette conviction que l’œuvre est plus puissante que les intentions de l’auteur, qu’elle est porteuse de plus de sens, même si elle ne prétend qu’au divertissement. Transformers, par exemple, nous en dit beaucoup sur l’Amérique d’aujourd’hui et les œuvres de Kubrick, de Michael Bay ou d’Asghar Farhadi sont irriguées de motifs par trop répétitifs pour qu’il n’y ait pas un sens derrière tout cela. La différence avec les hurluberlus de Room 237, c’est qu’il n’y a pas de certitudes, que tout cela n’est qu’hypothèses indémontrables, et pures spéculations.
C’est là que nous pouvons trouver un terrain d’entente avec Room 237 : oui, le cinéma est un formidable miroir de nos âmes, et nous y déversons nos convictions comme nos doutes, nos angoisses comme nos passions les plus profondes…
mardi 9 juillet 2013
Man of Steel
posté par Professor Ludovico dans [ Les films ]
Il y a des films cons, et il y a des films concons. Des premiers, le Professore a fait une catégorie à part entière : la GCA, Grosse Connerie Américaine, un genre qui emplit une bonne partie de CineFast. Armageddon est la formule gagnante de ce cinéma : un scénario épais comme un sandwich SNCF, des personnages bourrins, des clichés à la pelle. Mais de ce viatique on peut faire des bons films : Armageddon, The Rock, ou des mauvais : 2012, Independance Day.
Man of Steel appartient à une autre catégorie : le film concon. Il voudrait être une GCA, mais il n’y arrive pas. Pour cela, il faudrait travailler un peu ce scénario.
D’ailleurs, il faudra un jour réévaluer à la baisse Christopher Nolan, n’en déplaise à Karl Ferenc. Ce que Nolan apporte à Batman, il ne sait pas le faire chez Superman : cette remise à plat du mythe ne marche pas, et pas uniquement parce qu’à la base, Superman, c’est déjà très con.
Non, c’est bien d’un manque de cinéma qu’il s’agit : pas assez de scénario, pas assez de bons dialogues, pas assez de bons comédiens, pas assez de mise en scène. Notre chouchou Zack Snyder livre ici sa plus mauvaise performance, mis à part peut-être les réjouissantes – mais longuettes – séances de baston. Il ne sait pas quoi faire de ses comédiens, pourtant excellents, issus d’A La Maison Blanche, Battlestar Galactica, Oz, Les Tudors… Il rate Russell Crowe, Amy Adams, Michael Shannon, et Kevin Costner, un comble ! Henry Cavill, notre chouchou des Tudors, est lamentable en Superman, cucul la praline de bout en bout. Les dialogues sont d’une bêtise absolue, et les quelques gags sont lourdement mis en scène. Quant au scénario, c’est carrément celui d’une série B, ce dont on s’aperçoit dès la pitoyable séquence d’ouverture.
En réalité, pendant tout le film on ne cesse de penser à Christopher Reeves, le Superman de 1978, et son onirique ballade amoureuse dans le ciel avec Margot Kidder, ou sa course-poursuite au missile nucléaire dans la faille de San Andreas ; deux scènes qui pourtant ne volaient pas bien haut, on en conviendra. Quand on pense à un autre film pendant qu’on en regarde un au cinéma, c’est déjà plié.
Concon, cucul, caca : on cherchait le plus mauvais film de l’année, on l’a trouvé.
lundi 8 juillet 2013
Princesse Sabine et Cendrillon Bartoli
posté par Professor Ludovico dans [ Le Professor a toujours quelque chose à dire... ]
On l’a déjà dit ici, le sport est un formidable outil dramaturgique. Comme le cinéma, même si rien n’y est écrit à l’avance.
Quoique.
Le cadrage, le timing, c’est bien le réalisateur de télévision qui les décide. Et qui utilise les astuces dramaturgiques (ralentis, gros plan, plan large, …) pour signifier l’évènement. Samedi, tandis que nous patientions jusqu’au soir (ces choses-là ne se regardent qu’à la nuit tombée) pour regarder le terrible S309, notre télécommande zappa entre Wimbledon et Castre-Ax 3 Domaines.
Dun côté, le gazon de la noblesse anglaise, ce parfait petit carré vert où deux chevalières en jupette blanche en venaient aux mains ; de l’autre, les prolos du Tour de France, bleu de chauffe et les muscles luisants, fabriquaient la victoire de Sky à grands coups de pédale.
Deux univers, deux dramaturgies. Duel à mort d’un côté, sans limite de temps : l’affrontement tennistique peut durer des heures, des jours. Mais pour que cela s’arrête, il suffit que l’un des prétendants mettent deux fois de suite le genou à terre. De l’autre, une fin prévue, inéluctable, toujours aux alentours de 17 heures, mais dont le déroulement n’est jamais prévisible. D’où cette dramaturgie particulière du Tour de France : une étape, c’est – forcément – de plus en plus intéressant. Ainsi, on se passionne pour l’échappée du petit français d’AG2R, tandis qu’un nouveau personnage prend subitement la vedette, Quintana, le jeune premier Colombien. On fait l’erreur de zapper vers Wimbledon, et quand on revient, Mister Froome a pris deux minutes à tout le monde : il gagne l’étape, son équipe prend les cinq premières places, et il a peut-être déjà gagné le Tour, après une seule semaine de compétition. Ça apprendra à être infidèle à la Grande Boucle.
De l’autre côté, un autre drame se noue : la belle Princesse Sabine Lisicki, jeune biche blonde aux yeux bleus, subit les coups implacables du laideron, Cendrillon Bartoli. Et l’impensable arrive : Princesse Sabine se met à pleurer. Pas sur le banc, pas à la fin du match. Non, au milieu du service. Du jamais-vu en finale. Bambi regarde sa mère, laideron impassible, parfaite douairière, à qui l’émotion de sa fille ne fait ni chaud ni froid. Des larmes, tu en verseras d’autres, ma fille. C’est le sort des femmes que de pleurer.
Mais Sabine ne pleure pas des méchancetés de Bartoli, non, elle pleure contre elle-même, son fameux service qui la lâche aujourd’hui, devant tout le monde. Et contre ses retours minables… Elle pleure de décevoir le public, ce public anglais si chic dans ses jolies tenues blanches, strawberries and cream à la main. Car la foule penche évidemment pour sa princesse saxonne, si blonde et si jolie, so charming.
La télévision, consciente de ce qui se joue là, de cette dramaturgie inédite, ne rate aucun gros plan de la Princesse. Ni ses larmes, ni ses gestes de désespoir vers sa mère impavide.
En face, Bartoli serre le poing à chaque point marqué, comme une mama corse. Le public ne peut pas l’aimer ; elle n’est pas belle, elle n’est pas gentille, elle ne peut pas gagner, ce serait une terrible injustice. Pourtant, comme sa prédécesseuse, Arantxa Sanchez, Bartoli gagne. Et comme dans la meilleur des drama, Bartoli court vers la tribune, pour embrasser son coach, son Prince Charmant, qui vient de lui donner sa victoire, vers Mauresmo, sa mère de substitution, et – moment magique – elle se jette finalement dans les bras de son père. Ce Barbe-Bleue qui l’accompagne depuis la plus tendre enfance et qu’elle vient pourtant de répudier, quelques semaines auparavant.
Le père, visiblement gêné, ne sut pas vraiment embrasser sa fille. Ce qui rendit l’histoire encore plus belle.
mardi 2 juillet 2013
Frances Ha, avant-première
posté par Professor Ludovico dans [ Brèves de bobines -
Les films ]
Malgré une actualité brûlante et un emploi du temps de ministre (Man of Steel toujours pas vu, Lost Saison 1 à lancer avec le Professorino, World War Z avec AG Beresford, divers DVD sur la pile et surtout Game of Thrones, Game of Thrones, Game of Thrones (!!!), le Professore prend le temps de vous conseiller un petit film pas cher qu’il n’a pas vu : Frances Ha. À l’instar de Charlie qui critiquait Orange Mécanique en 1971 « On l’a pas vu, mais c’est génial », Ludovico reprend cette joyeuse insouciance à son compte : « Frances Ha, je l’ai pas vu, mais c’est génial ».
Deux raisons d’y aller : 1, c’est un film de Noah Baumbach, le subtil auteur des Berkman Se Séparent, le chef d’œuvre comico-caustique sur le divorce. Si je vous dis que Baumbach fait partie de la bande de Wes Anderson (Moonrise Kingdom, Darjeeling Limited, La Vie Aquatique), vous aurez tout compris. C’est aussi l’auteur de Greenberg, ce que vient de découvrir le Professore Ludovico : Aargh, il l’a pas vu… c’est aussi l’homme qui a adapté pour la télévision Les Corrections, le chef d’œuvre de Jonathan Franzen et livre culte du Professore Ludovico ; il l’a pas vu non plus !*
2 Frances Ha, c’est Greta Gerwig, une comédienne brillante découverte dans Damsels in Distress, le coup de cœur de l’an dernier. Etrangement jolie, bizarrement drôle, cette fille a un boulevard devant elle.
Rien que pour Greta Gerwig, j’irais voir Frances Ha.
*Qu’attendent les télés francaises pour l’acheter ?
jeudi 27 juin 2013
Le Passé
posté par Professor Ludovico dans [ Les films ]
On a mis du temps avant d’aller voir Le Passé, un peu terrifié à l’idée de ce qu’Asghar Farhadi, notre nouveau chouchou de Une Séparation, Les Enfants de Belle Ville, et A Propos d’Elly, ait pu devenir dans les griffes de la production française.
Ils sont nombreux, en effet, à avoir quitté le pays d’origine pour chercher un eldorado – Paris ou Hollywood – et y avoir perdu leur talent. Comme si ce talent était intimement lié à la terre qui avait produit ce cinéaste et son cinéma, et n’autorisait pas une greffe en terre étrangère. Ainsi, la rose Haneke avait perdu beaucoup de ses épines en terre française, malgré Auteuil, Binoche et Huppert. Probablement parce qu’il est très difficile de diriger un comédien quand on ne maitrise pas sa langue : comment savoir s’il joue faux, par exemple ?
Soit Farhadi parle très bien le français, soit il a un excellent premier assistant. Les acteurs du Passé sont très bons (Bérénice Bejo, Tahar Rahim, Ali Mosaffa), et notamment les enfants (Pauline Burlet, Elyes Aguis, et Jeanne Jestin). Et, dans ce transfert de Téhéran à Sevran, le film de Farhadi gagne ce que la production française peut apporter de mieux : super travail de déco, et photo magnifique.
On retrouve néanmoins les habituelles obsessions Fahradiennes : la fin de l’amour, séparation, les problèmes de l’adolescence, et ses motifs coutumiers : les vitres qui empêchent la communication, les voies de chemin de fer qui dressent d’invisibles frontières, les patrons et les ouvriers, et, comme toujours, les mensonges qui tuent ; le poids du passé qui nous empêche d’avancer.
Mais, comme le prédisait l’Oracle du Kremlin, il y a comme un goût de trop peu dans cette dernière livraison farhadienne : est-ce l’Iran qui nous manque ? Ou le manque d’intensité ? Pas de meurtre, pas de menace, pas de disparition : l’enjeu de ce film-là n’est pas assez fort pour nous coller sur notre siège. Quand, au bout d’une heure, arrive le célèbre Farhadi Time : le moment où l’intrigue se noue, et notre estomac avec.
Il reste néanmoins un très bon film, comme on en voit peu dans l’année de toute façon.
samedi 22 juin 2013
Titanic, plongée n° 3
posté par Professor Ludovico dans [ A votre VOD -
Le Professor a toujours quelque chose à dire... -
Les films ]
Et voilà, on retourne plonger – grâce à l’ami Pacobalcon – sur la plus célèbre épave d’Hollywood. L’occasion de former une nouvelle fois nos chères têtes blondes (des quatrièmes de classe européenne) aux mystères de la narration, via Titanic, le chef d’œuvre pop de James Cameron.
Rien de nouveau sous le soleil, me direz-vous, mais dans un grand film, il y a toujours matière à creuser. Ici, ce n’est pas ce qui manque, et on n’a toujours pas fouillé le Pont B, le Café Français, la Salle des Machines ou la Chambre du Capitaine…
Aujourd’hui, on s’attaquera donc à Brock Lovett. Oui, Brock, le chasseur de trésor, le pilleur d’épaves interprété par Bill Paxton, notre chouchou d’Une Créature de Rêve, Un Faux Mouvement, Twister, et Apollo 13.
Qui est donc Brock Lovett ? Eh bien, Brock Lovett, c’est vous ! Le point de vue du film, et aussi l’avatar de James Cameron, sa représentation au sein de son propre film*.
Dans un film ou une série, il faut toujours un point de vue : un personnage neutre auquel le spectateur pourra se rattacher pour porter des jugement sur les autres personnages. Jerry Seinfeld est un bon exemple de point de vue, dans Seinfeld, la série.
Mais Brock Lovett est un drôle de point de vue. Dans la première scène du film, Lovett se filme (narcissisme) en train de plonger sur l’épave du Titanic. Lewis Bodine, son assistant rouquin, Falstaff geek , sarcasme vivant, qui arbore en permanence un T-Shirt des Watchmen, se présente immédiatement comme sa conscience, son gepetto, son bouffon : « You’re so full of shit, boss ! ». Il va être présent tout au long du film, et particulièrement dans l’introduction, pour moquer Lovett, mais aussi Rose : « She’s a liar ! She was an actress, goddamit! ».
Mais pour Lovett, la messe est dite : Lovett is only here for the money, comme disait Frank Zappa. Un pilleur d’épave qui surjoue la tragédie Titanic devant sa caméra, pour faire pleurer dans les chaumières et vendre probablement le making of de son expédition. Brock Lovett n’est là que pour une seule chose : trouver le plus gros diamant du monde : le Cœur de l’Océan. Et ça, c’est mal…
Car comme le CineFaster le sait parfaitement, par cet étrange retournement philosophique qu’opère le cinéma américain, l’argent, c’est mal. Pour un pays qui met le succès au-dessus de tout, c’est assez étonnant. Pourtant, le cinéma US regorge de ces méchants ultra-riches, de JR aux frères Winklevoss. Brock Lovett fait partie de ces méchants assoiffés d’argent. Il sera donc puni. Dans une scène parfaitement freudienne, Lovett (love it ?) fouille un coffre empli d’une substance brune et gluante : l’argent, c’est de la merde.
Pourquoi cette introduction peu ragoûtante, qui semble vouloir nous dégoûter d’un personnage, qui pourtant est notre point de vue ? Mais parce qu’on te parle, spectateur ! Mieux, on te parle… de TOI ! Car James Cameron sait exactement ce que tu es venu faire dans cette salle, petit être vil ! Tu n’es pas, en effet, animé des meilleures intentions. Tu as payé tes 10 euros pour mater un bon petit film catastrophe des familles. Côtoyer, comme tes congénères depuis maintenant un siècle, la légende morbide du Titanic. Voir des enfants mourir et des femmes pleurer. Voir peut-être un peu de romance aussi, un peu de sexe si possible. Ne t’inquiète pas, décadent spectateur. On va te donner ça. Mais pas tout de suite. Pas comme ça.
Cette introduction – interminable selon les standards Hollywoodiens (vingt minutes sans star, sans action, sans violence, tout le contraire des règles érigées par les studios) – est pourtant un chef d’œuvre de mise en place. Tout y est. La catastrophe à venir. La tragédie. La love story. Mais avant de passer aux choses sérieuses, Cameron veut vous nettoyer sérieusement la tête. Vous amener, immaculé, devant SON film. Car vous n’êtes pas venu voir le 43ème film sur le Titanic. Vous êtes venu voir LE Titanic de James Cameron. Il vous faut donc, comme Brock Lovett, expier d’abord vos péchés.
Le péché de voyeurisme. « The experience of it was somewhat different », répond la vieille Rose à Bodine, après son exposé de mauvais goût 3D (« And that’s a big ass, we’re talking 20-30,000 tons »). Cette scène est un coup de génie. Elle vide le film, dès le début, de son étiquette de « film catastrophe », la tumeur cancéreuse qui pourrait tuer le film dans l’œuf. C’est ça que vous êtes venus voir ? Un naufrage ? Le voilà ! semble nous dire Cameron. Mais moi, je suis venu vous montrer une tragédie. Une expérience humaine comparable à nulle autre. Et toi, Bodine, fan habituel de mes films (Aliens, Terminator…), geek sans conscience, qui ne respecte rien et se moque de tout… Eh bien, c’est un nouveau Cameron que tu vas voir ici.
Péché d’impatience ? Oui, nous sommes comme Lovett, coincés dans ce cinéma depuis vingt minutes. Et, oui, nous n’en pouvons plus de ce film documentaire que tu nous assènes, Jim. Des plans vidéo de l’épave. Des robots qui se baladent dans les coursives et qui retournent des planches pourries… et ce piano figé dans l’eau pour toujours… Mais nous voulons de l’action, nous voulons Leo, nous voulons Kate, nous voulons notre film catastrophe… pas ce documentaire sur History channel.
– Tell us this story, Rose.
C’est à cet endroit précis que Cameron nous prend au bout de sa ligne, qu’il a appâté avec des morceaux de vieille dame indigne (Rose) depuis vingt minutes :
– Do you want to hear this story or not?
Symboliquement, Lovett s’assoit au pied de Rose, dans une position qui évoque celle du spectateur du cinéma, le bon vieux mécanisme de transfert film-spectateur.
Le film peut enfin commencer. « It’s been 84 years, and I can still smell the fresh paint. The china had never been used. The sheets had never been slept in. Titanic was called the Ship of Dreams, and it was. It really was. »
Belles voitures, beaux chapeaux, gants beurre frais, les riches et les pauvres, le ship of dreams, l’iceberg, Plus Près de Toi Mon Dieu… tout le monde est prêt à voir enfin LE Titanic de monsieur Cameron.
On retrouvera les mêmes trois heures plus tard, dans une position légèrement différente. Filmé à hauteur d’homme (ils ont grandi) et les yeux embués de larmes, même Falstaff-Bodine.
Le shaman Kameron nous a emmené au-delà de l’espace et du temps, nous a raconté le grand mythe rédempteur du Titanic, la folie que les hommes croyaient insubmersible, dans une époque où les riches pouvaient enfermer les pauvres à fond de cale, et les femmes, avec un diamant. Enfin éduqués, Lovett, Bodine, peuvent se laisser aller à l’émotion. Le spectateur, lui, pleure comme une madeleine depuis le mitan du film, quand Jack a « libéré » Rose, dans un baiser devenu iconique, à la proue du bateau.
Désormais, il ne reste qu’une chose à faire : conclure cette intrigue « B » (Lovett, l’épave, la vieille Rose) avant de conclure l’intrigue principale « A » (Où est passé le Cœur de l’Océan ? Rose retrouvera-t-elle son Jack ?)
C’est chose faite dans l’une des rares scènes ratées du film : sur l’entrepont, Brock Lovett se confie à Lizzy, la petite fille de Rose : « 3 ans que je bosse sur Titanic, et je suis passé à côté** » ; Lovett jette son cigare sans le fumer : le symbole du succès est à la poubelle, il a échoué, il ne retrouvera jamais le Cœur de l’Océan, d’ailleurs il n’en a plus envie, maintenant qu’il a touché du doigt la vérité vraie de la tragédie du Titanic.
Mal jouée, mal filmée, cette scène est pourtant conservée telle quelle. Probablement parce qu’elle comptait énormément pour James Cameron. Comment ne pas y voir, en effet, l’expression de sa propre angoisse de créateur ? L’angoisse de « rater » Titanic, le film ? De céder aux injonctions des studios, de faire ce film catastrophe avec des stars que la Fox et Paramount exigent de lui ? De subir cette pression de 200 millions de dollars qui manque de l’écraser, et dont il ne se protège qu’en renonçant à toute forme de salaire pour conserver le final cut*** ?
Brock Lovett, c’est évidemment lui. Et Lizzy, c’est Cameron APRES le film, qui regarde le premier avec ce regard amusé que les femmes posent sur l’immaturité des hommes. Tu n’as pas atteint le succès, Brock, mais tu as grandi. Tu as finalement touché du doigt cette tragédie. Tu as laissé les sentiments t’envahir.
Maintenant, tu es un homme …
* Bill Paxton est aussi un des fidèles de Cameron : Aliens, True Lies, Titanic, Terminator
**Three years, I’ve thought of nothing except Titanic; but I never got it… I never let it in.
*** Des droits qui lui furent gracieusement restitués par les studios devant l’immense succès du film