samedi 13 juillet 2013


Room 237
posté par Professor Ludovico dans [ Les films ]

Il y a une anecdote amusante dans une interview consacrée à Kubrick. Le journaliste lui fait remarquer qu’il y a cette présence obsédante du monolithe, jusque dans Full Metal Jacket. « Hein ? Où ? » Kubrick ne voit pas trop à quoi on fait allusion. Mais si, à la mort de Cowboy, il y a un monolithe en contre-jour, c’est dans l’arrière-plan ! Kubrick jure ses grands dieux qu’il n’y est pour rien, que ce n’est pas du tout intentionnel, le journaliste a du mal à le croire, et nous aussi.

C’est tout le sujet de Room 237 : on ne prête qu’aux riches. Le documentaire de Rodney Ascher donne la parole à neuf « spécialistes » de Shining, qu’on pourrait également qualifier de psychopathes. Car Room 237 est décevant de ce point de vue ; ce n’est pas neuf analyses du grand film d’horreur kubrickien, c’est plutôt neuf thèses monomaniaques. Plutôt que d’invoquer des hypothèses, nos analystes sont sûrs de leur fait : Shining est un film sur la culpabilité de Kubrick (qui, comme chacun sait, est le véritable auteur des images d’Apollo XI), Shining est un film sur le massacre des indiens, Shining est une allégorie sur l’Holocauste.

Et évidemment, à partir de là, tout fait sens. 2x3x7 = 42, date de la conférence de Wannsee. Il y a 42 voitures sur le parking de l’Overlook Hotel, Danny et Wendy regardent Un Eté 42, etc. Ça tourne vite au pathétique, car leurs thèses s’appuient la plupart du temps sur des erreurs de montage, des faux raccords, etc.

Mais là c’est aussi que ça devient diabolique, au moment où cela entre en collision avec le mythe de Kubrick l’Infaillible. L’auteur de 2001 étant réputé parfait (notamment sur ce site), démiurge monomaniaque se chargeant de tout, de la lumière au son en passant par les tirages de copies à New York ou la taille des publicités thaïlandaises, choisissant et vérifiant chaque accessoire, son infaillibilité, comme celle du Pape, ne saurait être mise en doute. Donc s’il y a une erreur, elle est forcément intentionnelle. Le trajet de la petite voiture de Danny ne colle pas avec le « vrai » plan de l’hôtel ? C’est fait exprès. Il manque une chaise pour être raccord dans l’arrière-plan ? C’est fait exprès. Danny a un pull Apollo XI ? C’est fait exprès.

On pourra reprocher à l’auteur de ces lignes de faire parfois pareil, de chercher la petite bête dans Armageddon ou Titanic, Eyes Wide Shut ou Les Sentiers de la Gloire. Nous partageons en effet cette conviction que l’œuvre est plus puissante que les intentions de l’auteur, qu’elle est porteuse de plus de sens, même si elle ne prétend qu’au divertissement. Transformers, par exemple, nous en dit beaucoup sur l’Amérique d’aujourd’hui et les œuvres de Kubrick, de Michael Bay ou d’Asghar Farhadi sont irriguées de motifs par trop répétitifs pour qu’il n’y ait pas un sens derrière tout cela. La différence avec les hurluberlus de Room 237, c’est qu’il n’y a pas de certitudes, que tout cela n’est qu’hypothèses indémontrables, et pures spéculations.

C’est là que nous pouvons trouver un terrain d’entente avec Room 237 : oui, le cinéma est un formidable miroir de nos âmes, et nous y déversons nos convictions comme nos doutes, nos angoisses comme nos passions les plus profondes…


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