mercredi 10 octobre 2012


Le Maître de Guerre
posté par Professor Ludovico dans [ A vos DVD -Les films ]

L’AK-47 ruisselait de sueur, la sueur du Professore. Ludovico allait-il mourir ainsi, d’une balle dans la tête, après tant d’années passées dans l’anonymat à défendre le Pays de la Liberté, et de la Poursuite du Bonheur ? A défendre le blockbuster et le film indépendant US, contre les vilenies crypto-communistes de la Politique des Auteurs ?

Mais l’homme se remit à parler, avec ce mauvais accent anglais attrapé sur les bancs de l’Université Patrice Lumumba :

– Che ne demande pas grand’ chose, Signor Professore ; nous zouhaitons chuste que vous breniez connaizance de ze Défédé. Le Maître de Guerre, the master of war, ou plutôt Heartbreak Ridge, de fotre tchampion Clint Eaztfood. Nous ferrons alors dans guel camp fous êtes, Professore !!

La menace du SPECTRE était réelle : Ferenc tenait en sa possession la femme et les enfants du Professore, et son intégrale Kubrick. La honte, au goût de bile, se glissa dans sa bouche quand il répondit, tête baissée :

– Je le regarderai la semaine prochaine.

Libéré de ses liens, le Professore fut jeté d’un combi Volkswagen au milieu de la nuit aux abords de Kreuzberg, les bas fonds de Berlin Ouest. Revenu à son bureau de Radio Free Europe, il inséra le DVD maudit dans son lecteur ; autant se débarrasser de la corvée tout de suite.

Karl Ferenc n’avait pas menti : il fallait choisir son camp. Seule une indéfectible fidélité à la Bannière Etoilée pouvait accepter d’intégrer Le Maître de Guerre à la filmo de Clint « Un Monde Parfait » Eastwood. Cette pitoyable parodie de Full Metal Jacket imitait grossièrement l’œuvre du Maître : une moitié consacrée à l’entraînement des Marines, une moitié invasion de La Grenade.

Eastwood faisant du Kubrick comique pour mieux démolir les démocraties occidentales, ça se tenait.

La première partie restait la plus savoureuse grâce aux dialogues, nourris du langage fleuri des marines ; par exemple cette gentille introduction du Sergent Highway : « If you ladies think that you can slip and slide just because your last sergeant was a pussy, well queer bait, you’re going to start acting like Marines right now! »

La partie militaire était très faiblarde ; visiblement Eastwood surfait sur les énormes moyens mis à sa disposition par l’armée américaine : porte-avion en manœuvre, débarquement de chars amphibies, hélicos en vadrouille. Mais quand il s’agissait de filmer des vrais combats, Clint était pitoyable : au mieux, la version téléfilm de Commando, diffusée par AB1 vers 3h du matin.

Pour le reste, le message de propagande était clair : le Sergent Highway était dur mais juste (façon Officier et Gentleman) ; il formait ses grunts à la dure, parce que c’était la seule voie pour survivre au combat. Ses hommes, au départ une bande de voyous dégénérés (à l’image de Mario van Peebles, improbable rappeur guitariste et marine), devenait une troupe disciplinée qui adorait son sergent et le défendait contre, évidemment, la bureaucratie galopante et les officiers technocrates. Vieille antienne. Tout le contraire donc de Full Metal Jacket, pour ceux qui ont des yeux pour voir.

Le Professore éteignit son magnétoscope de fabrication japonaise. Un bref coup d’œil au DVD ne fit que confirmer ses doutes : selon la jaquette, Le Maître de Guerre était sorti en 1986, un an avant Full Metal Jacket. Décidément, les communistes ne reculaient devant rien. C’était à vrai dire parfaitement imité. Le citoyen lambda ne saurait jamais que Kubrick avait été copié par le petit maître de Carmel.

Le Professore sourit. A vrai dire, la situation n’était pas si catastrophique : les russes n’avaient pas d’armes de destruction massives capable de lutter contre les missiles à têtes kubrickiennes multiples. La propagande anti-américaine, pernicieusement cachée au sein d’un film des plus républicains, ne risquait au mieux que de déclencher des rires dans les salles obscures.

Ludovico s’alluma un Lucky Strike. Il prit une brève inspiration, décrocha son téléphone et composa le numéro de Ferenc.


2 commentaires à “Le Maître de Guerre”

  1. Karl Ferenc Scorpios écrit :

    Allo, oui vous pouvez les libérer, il a posté sa réponse … comment ? oui aussi sa collection de Kubrick… euh attendez un instant, non rendez tout sauf le dernier vous pouvez le détruire … Mais non pas les enfants ! le dernier DVD j’ai jamais piffé les films avec des vrais scientologues à moitié à poil dedans.

    C’est bien Professore vous avez suivi mes instructions. N’ayez aucune crainte, je maîtrise la situation et nous sommes entre gens de bonne compagnie.
    J’avoue une forme de satisfaction à lire des dialogues de qualité repris dans votre docte gazette qui permet de surcroît aux jeunes générations de travailler les langues étrangères.

    Le Maître de Guerre : il y avait à dire et il est rare que de fins lettrés tels que vous puissent dire moi aussi « j’ai fait crève cœur ». Votre rapide chronique n’a pas permis à vos lecteurs de découvrir tous les autres thèmes rondement menés par l’auteur et du coup j’ouvre des perspectives d’analyses : la relation homme – femme (1), le rapport Maître – Disciple (2), l’humour et le contexte dramatique de la guerre (3), et enfin le classique « Nom de Zeus il est grand temps de s’armer et de foutre la pattée au reste du Monde » (4).

    Plus sérieusement vous aurez noté que Monsieur Eastwood dans son charmant ouvrage lutte contre quelques banalités du type :

    1. La guerre c’est moche (5) et surtout …Arghl le Vietnam c’était horrible ! Euh, ce brave Sergent c’est de la Corée dont il parle. Étonnant non ?!

    2. Ce n’est pas parce qu’on est sous-officier dans les Marines qu’on n’a pas d’avis à donner sur la Stratégie à mener pour prendre un bunker cubain bref qu’on est un crétin. Soit le principe du « gars de l’Oklahoma » dont vous avez déjà fait l’exégèse dans vos colonnes sur Armaguedon (je crois). Pour compléter votre critique textuelle, je dirais que c’est un peu la version Hollywood de la pensée « Ce n’est pas une asme, ce n’est pas un corps qu’on dresse, c’est un homme. Il n’en faut pas faire à deux » (6)

    Car oui Professore vous l’avez bien compris si Monsieur Kubrick nous a fait avec son Full Metal Jacket un film moderne et sombre sur l’après Vietnam, le bon Clint lui nous a livré un film désuet mais rigolo sur l’avant 1ère Guerre du Golf. Avec du recul c’est surprenant non ? !.

    Enfin maintenant que vous avez pris quelques bonnes résolutions (Maître de Guerre, Jérémiah Johnson etc.) et vérifié le bon fonctionnement votre cerveau reptilien vous allez illico presto me réviser dans la série : « Josey Wales Hors La Loi » (et sa belle maxime « faut pas me faire croire qu’il pleut dehors quand tu pisses sur mes bottes »).

    Pour faire rayonner la pensée de votre carnet électronique et enflammer les débats avec vos complices : rayon Westerns Classiques et guerre du Vietnam, vous me ferez mon bon Domine : un Little Big Man (doté du très classique « C’est pas pour vous offenser mon vieux, mais vous n’avez pas vraiment l’éclair du meurtre dans les yeux. ») que vous me conclurez par un « Butch Cassidy et le Kid » pour siffloter la chanson sous votre douche.

    (1) dans un format il est vrai plus rugueux que « sur la route de Madison »,
    (2) une version moins académique que « tous les matins du monde »,
    (3) avec certes plus de moyens que « où est passé la 7ème Compagnie »,
    (4) parce que « we are the world » chanté par une bande de hippies c’est sympa mais ça fait pas tourner la boutique à médailles.
    (5) de mémoire reproche que vous fîtes à un certain film français de Monsieur Jeunet sur celle de 14-18.
    (6) in Michel Eyquem de Montaigne, Essais, I, 26. C’est à cause de votre récente fréquentation que je me retape les auteurs de 16ème siècle français. Pensez à préparer votre fraise et votre arquebuse pour taquiner le parpaillot !

  2. CineFast » Le Messie de Dune écrit :

    […] Professore, défenseur du monde libre, avait échappé aux griffes de Karl Ferenc Scorpios dans l’épisode précédent. Ce qu’il ne savait pas, c’est que l’agent du SPECTRE lui avait implanté sous […]

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