samedi 12 juillet 2014


Othello
posté par Professor Ludovico dans [ Les films ]

Séquence cours d’anglais avec la Professorinette : on va voir l’Othello de monsieur Orson Welles, restauré et en salle.

Ce film, je l’avais vu adolescent, et il m’en était resté le choc graphique. C’est bien ce qui subsiste, soixante ans après.

Pour le reste, ce n’est pas un grand Welles. Il rend l’œuvre de Shakespeare assez incompréhensible, tous les acteurs ne sont pas aussi bon que lui, bref ce n’est pas Citizen Kane.

Mais Othello, c’est plutôt la démonstration de ce que l’on peut faire au cinéma quand on n’a peu d’argent, une spécialité Wellesienne s’il en est. Et c’est souvent mieux.

La veille du premier jour de tournage, Welles apprend que son producteur est ruiné. Il maintient pourtant le tournage, assurant déco et costumes avec les moyens du bord, et c’est justement ce qui est splendide dans Othello. Venise filmé à l’aube, avec personne dans les rues, une maquette de bateau à deux dinars pour faire le vaisseau du Maure, et le moment de bravoure, la première séquence de l’enterrement, ses plans inclinés, ses hommes en noir, sa musique hiératique.

Rien que pour cela, il faut voir Othello…




samedi 5 juillet 2014


Ce n’est pas du mouchoir que viennent les larmes (Friday Night Lights)
posté par Professor Ludovico dans [ Séries TV ]

« La violence qui se déverse dans le football ne vient pas du football, de la même façon que ce n’est pas du mouchoir que viennent les larmes. »

Eduardo Galeano ne parlait pas de football américain dans son très beau livre, « Football, ombres et lumières ». L’auteur des Veines ouvertes de l’Amérique latine serait d’ailleurs sûrement choqué de se retrouver ici, cité comme témoin à décharge d’une série glorifiant l’Amérique et SON football. Pourtant il nous semble que Peter Berg ne fait qu’appliquer que le programme galeanien : le foot, US ou pas, n’est pas l’opium du peuple, mais plutôt l’inversion de la phrase de Marx : la religion laïque du peuple.

Des prolos, il y en a partout. Et que leur reste-t-il, une fois qu’on leur a tout enlevé, sinon la dignité ? Sinon le football ? Montrer qu’on vaut mieux que son statut social, sa couleur de peau, ce que pensent vos parents, le quartier de Dillon – West ou East – où vous habitez ? Ce programme, Peter Berg n’a eu de cesse de l’appliquer dans les 76 épisodes de Friday Night Lights.

Mieux, il a camouflé son questionnement derrière une ode sincère à l’Amérique, à ses valeurs, à son mode de vie. Si l’on s’arrête à cette écume, on ne comprendra rien à Friday Night Lights. Oui, l’auteur de Very Bad Things, du Royaume, d’Hancock, de Battleship, Du Sang et des Larmes aime l’Amérique, la religion, la famille, le Texas.

Mais il les aime comme Aaron Sorkin aime la république (A La Maison Blanche), le capitalisme (The Social Network), le baseball (Le Stratège), les journalistes (The Newsroom) et l’armée américaine (Des Hommes d’Honneur).

Aimer n’empêche pas de questionner les raisons de l’amour. Aimer n’empêche pas de chercher à comprendre ce que l’on n’aime pas.

Sous le couvert d’un drama familial, (mais à des années lumière de la médiocrité du genre), Friday Night Lights aura tout abordé, tout disséqué, tout questionné. Le racisme dans le football. Le dopage. Le hooliganisme. Les sponsors. La compétition à tout prix. La beauté du sport pour le sport. L’éducation à deux vitesses. La guerre en Irak. Le couple, la famille, les enfants. Qu’est-ce que c’est que d’être jeune. Que d’être adolescent. Que d’être vieux. Être le père de sa fille. Être la fille de son père. Être riche. Être pauvre. Être noir. Être blanc. Être un homme. Être une femme. Être texan. N’être d’aucun pays. Aimer sa terre plus que tout. Être capable de faire sa vie n’importe où.

C’est là le cœur secret de le cathédrale de Dillon : nous faire aimer tous ces personnages, a priori incompatibles, au sein du même amour : le mari macho et son épouse féministe, le running back noir et son antagonistes texan blanc, l’artiste et le sportif, la grand-mère et l’ado, la strip-teaseuse et la born again christian, le prolo et le concessionnaire auto, Dillon et Boston…

Certes, tout n’est pas parfait dans Friday Night Lights. Il y a des longueurs, des répétitions, des incohérences. Certains arcs narratifs sont sous-exploitées. D’autres le sont trop. Ce qui empêche FNL d’être une série premium, sans faute, avec la perfection implacable d’un Mad Men ou d’un Soprano.

Mais à dire vrai, il y avait longtemps qu’on n’avait pas autant pleuré devant son téléviseur, qu’on n’avait pas été aussi ému devant une fiction, et aussi déprimé à l’idée de quitter une telle galerie de personnages.

Il nous reste l’héritage de Friday Night Lights, la morale de l’histoire, la source d’inspiration qu’apporte toute véritable œuvre d’art : la vie est belle, et elle est un éternel recommencement. Si tu ne triomphes pas aujourd’hui, tu triompheras demain. Ainsi, les idées claires, et le cœur plein, nous ne perdrons jamais.




dimanche 29 juin 2014


Halt and Catch Fire
posté par Professor Ludovico dans [ Séries TV ]

C’est la dernière saison de Mad Men sur AMC, et c’est comme si la chaîne qui nous a donné Breaking Bad et Walking Dead cherchait un remplaçant à son period show le plus emblématique. On imagine le pitch envoyé aux boîtes de prod’ : « On voudrait une série d’époque, mais pas trop chère à faire… Ça nous a bien servi avec Mad Men, et ses sixties classy, ses mecs tirés à quatre épingles et les filles en tailleur moulant ; mais on n’a qu’à prendre le contre-pied, puiser dans une période ringarde…Tiens t’as qu’à prendre les années quatre-vingt, lunettes carrées et robe en soie, avec permanentes improbables pour les femmes, et costard moule-bite pour les hommes. Et remettez moi ça dans un bureau, ça coûte pas cher… »

Quelques semaines plus tard, deux inconnus au bataillon (Christopher Cantwell et Christopher C. Rogers) reviennent avec Halt and Catch Fire, rien de moins que l’histoire du PC. Pas le parti communiste, non, le Personal Computer, à l’époque où les computers n’avaient rien de personal. On l’a oublié mais au début des années 80, personne ne croyait, à part Steve Jobs, que chacun aurait un jour un PC chez lui*. Et IBM, qui en avait fabriqué quelques-uns, considérait qu’il avait le brevet, et donc qu’il était le seul à pouvoir en fabriquer… Et à en vendre.

C’est dans ce contexte qu’évoluent nos trois personnages, à vrai dire, le véritable intérêt de Halt and Catch Fire.

Gordon Clark (Scoot McNairy, déjà vu dans Monsters, Cogan, Argo, 12 Years a Slave…) est un informaticien de génie, qui a malheureusement ruiné sa petite famille dans son propre projet de PC. Il travaille chez Cardiff Electronics à rembourser ses dettes.

Joe MacMillan est un beau ténébreux (Lee Pace, le Thranduil du Hobbit 2), chef de produit aux dents longues, Patrick Bateman texan aux origines incertaines, façon Profit, et ancien d’IBM. Quant à Cameron Howe (Mackenzie Davis), c’est une jeune programmeuse. Mi-punkette, mi-clocharde, c’est peut-être le personnage le moins crédible de la série ; la comédienne étant trop jolie pour être crédible. Pourtant c’est ce trio qui nous accroche et qui nous amène à suivre ces aventures peu glamour : programmer du code, éviter les foudres d’IBM, lutter contre l’inertie de la boite dont ils sont en train de changer de business model.

Ce sont eux qui nous attachent à la série et nous voulons les voir réussir. Tout comme nous suivons avec gourmandise ces intrigues secondaires qui veulent faire trébucher nos héros…

A suivre, donc.

* « Il n’y a aucune raison pour qu’un individu quelconque possède un ordinateur chez lui »
Keneth Olsen président Fondateur de Digital Equipment, 1977. Une boite qui coula pour ne pas y avoir cru…




lundi 16 juin 2014


Mea culpa Mad Men
posté par Professor Ludovico dans [ Le Professor a toujours quelque chose à dire... ]

Ouille ! Ouille ! Le Professore s’est encore gaufré ! Mad Men n’est pas délaissé par Canal, au contraire, la chaîne réalise enfin notre rêve : elle diffuse les séries en direct des Etats-Unis, ou presque, 24 heures après leur diffusion yankee.

Elle a commencé, très justement, avec 24 et poursuit avec les informaticiens texans de Halt And Catch Fire (nous y reviendrons). Nos hommes fous de Madison Avenue ont deux petits mois de décalage, mais bon, on progresse : tout cela explique la VOST et l’absence de VF.

Mille excuses Monsieur Meheut. On le refera plus.




samedi 14 juin 2014


Map to the Stars
posté par Professor Ludovico dans [ Les films ]

Enfin une bonne nouvelle ! David Cronenberg is back. L’adaptateur catastrophique de Don de Lillo est revenu d’entre les morts. Après des années d’errance (Spider, A History of Violence, Les Promesses de l’ombre, A Dangerous Method, Cosmopolis), David Cronenberg revient enfin avec une véritable histoire. Un vrai scénario. Mieux, un mythe. Un mythe grec. Encore mieux, un mythe grec hollywoodien. Quelle autre Olympe moderne, sinon Hollywood ? Parents incestueux, enfants demi-dieu, et psys chopates, bûchers et vanités : l’affaire est faite.

Le pitch. Une jeune femme arrive à LA. Très jeune, et pourtant très riche, elle ne se déplace qu’en limousine. La moitié de son visage porte les traces d’une grande brûlure. Elle embauche un chauffeur, Jérôme Fontana (Robert Pattinson), enfin dans un bon rôle. Comme tout le monde dans la Cité des Anges, c’est aussi un aspirant acteur et scénariste.

Il y aussi Benjie (étonnant Evan Bird), jeune acteur star, treize ans, avec déjà quelques blockbusters milliardaires derrière lui, et évidemment une première cure de désintox. Et ses parents : maman fait l’agent (excellente Olivia Williams vue dans Ghostwriter) et papa est ostéopathe gourou (le grand John Cusack, les cheveux teints à la Nicolas Cage).

Mais surtout il y a enfin Havana Segrand (fabuleuse Julianne Moore, encore dans une performance exceptionnelle (et l’actrice en a déjà signé beaucoup)), actrice MILF en fin de carrière. Havana est prête à tout, vraiment tout, pour jouer le rôle qu’avait tenu sa mère dans les années soixante, celle d’une folle dans un asile psychiatrique. La dite mère est décédée – tiens, tiens – dans un incendie.

De cet imbroglio lyncho-crobenbergien, le cinéaste de Crash, Vidéodrome et Faux Semblants tire le meilleur, tout en restant dans les limites de ce mainstream assumé qui fait son cinéma depuis les années 2000.

Et c’est ce doux mélange de folie(s) et de personnages hollywoodiens barrés qui font le charme de Map to the Stars. Tout comme la structure narrative, éclatée comme un puzzle, qui ne donne qu’une envie : le reconstituer.




mercredi 11 juin 2014


The Gospel According to Saint Alfred#6 : the Art of Casting
posté par Professor Ludovico dans [ Le Professor a toujours quelque chose à dire... -Les gens ]

Ce qu’il y a de plus passionnant dans les entretiens Hitchcock/Truffaut, pour nos regards modernes, c’est probablement la franchise débridée des deux cinéastes. Une franchise d’autant plus étonnante pour nous, spectateurs d’aujourd’hui, qui sommes habitués au cirque publi-promotionnel des stars en service après-vente ou en making-of : « J’ai adoooré travailler avec Truc ! » « Quand vous avez une actrice aussi exceptionnelle que Machine… » « J’avais toujours rêvé d’adapter les œuvres de Bidule… », etc., etc.

Avec Hitchcock, rien de tout cela. Tout le contraire plutôt. « Selznick voulait faire ce film, et il me l’a confié parce que je rapportais trop d’argent à la concurrence* » « Machine était très belle, mais c’était une assez mauvais actrice » « Gregory Peck n’est pas vraiment crédible en avocat anglais, car ce sont souvent des gens très cultivés » « Travailler avec Raymond Chandler était une idée catastrophique », etc., etc.

Certes, Hitchcock est à la fin de sa carrière et il sous-estime sûrement le retentissement que va avoir le livre, mais c’est aussi une leçon de casting qu’il transmet.

Humanistes que nous sommes, nous nous refusons à enfermer les gens dans des cases. Pourtant, il est évident qu’un acteur ne peut pas tout jouer. Gregory Peck n’est pas crédible comme avocat dans Le Procès Paradine mais il sera un excellent commando dans Les Canons de Navarrone. Allida Valli est trop belle pour jouer une bonne. Tout comme le soulignait récemment un critique du Masque et la Plume (suscitant par là une belle polémique et des dizaines de lettres outragées), Golshifteh Farahani est aussi trop belle pour faire une institutrice crédible chez les bouseux de My Sweet Pepperland.

Tout comme HBO a choisi principalement des acteurs britanniques pour Game of Thrones car un acteur américain est tout simplement incapable de prononcer un anglais précieux, et c’est l’idée qu’on se fait d’un personnage moyenâgeux, a fortiori noble.

Par ailleurs, Hitchcock explique qu’un acteur doit être beau, tout simplement pour que le public l’aime et s’identifie à lui. C’est pour cela qu’on voit bien souvent dans les rôles principaux des vieux beaux avec des petites jeunes. Pas par pur sexisme, mais bien parce que le Tom Cruise (51 ans) de Edge of Tomorrow continue de faire fantasmer les femmes, tandis que les hommes préfèrent une Rita jeunette, façon Emily Blunt (31 ans).

Hitchcock explique aussi que bien souvent, c’est avant tout des contingences extérieures, le plus souvent économiques, qui décident du casting. Si Allida Vali joue dans Le Procès Paradine , c’est parce qu’elle est en contrat avec Selznick et que celui-ci pensait pourvoir en faire la nouvelle Ingrid Bergman. Si justement Ingrid Bergman est la star des Amants du Capricorne – un film raté selon les propres dires de son auteur – c’est qu’Hitchcock pensait à tort qu’elle allait faire vendre le film.

Vous pensez que tout ça a bien changé, que le Professore affabule, que l’âge d’or esclavagiste des Studios est mort dans les années soixante ? Allez voir Map to the Stars. C’est la bonne nouvelle de la semaine : David Cronenberg is alive. And kicking.

* Hitchcock était loué à l’époque à la Fox




lundi 9 juin 2014


Edge of Tomorrow
posté par Professor Ludovico dans [ Les films ]

Edge of Tomorrow commence comme Pacific Rim : cinq minutes débiles de mise en situation, sous la forme archi-convenue d’extraits de journaux télévisés mis bout à bout. Avec – comble du mauvais goût – notre Tom Cruise national, en haute définition, maladroitement collé sur des images d’archives low-res tirées de la Guerre du Golfe. On a soudain envie de vomir et on quitterait bien le cinéma s’il n’y avait pas James Malakansar à vos côtés. C’est ça le cinéma, c’est un engagement. Devant la télé, on peut déserter.

Ça tombe bien, Tom aussi veut déserter. Le Major Bill Cage avait sa petite agence de pub avant la guerre, il veut bien faire les RP de l’armée en lutte contre la menace Mimic (des aliens mécaniques façon Matrix), mais de là à aller les combattre sur les plages de Normandie (sic), faut pas pousser Tom dans les orties.

Menotté, voilà notre Major Cage tombé dans les mains de l’Escouade J, sous les ordres par du fringant sergent Farrell, qui ne déparerait pas dans Full Metal Jacket. Le lendemain, voilà Tom à l’assaut des plages normandes avec ses nouveaux petits camarades, où ils se font consciencieusement massacrer. Quand Tom Cruise meurt, c’est là, évidemment, que ça devient intéressant. Matrix devient Un Jour Sans Fin, et ce n’est pas juste un gadget scénaristique. Notre Major devra refaire cent fois ce terrible assaut pour comprendre pourquoi il ne meurt jamais et revient systématiquement 24 heures plus tôt, et qu’il croise l’obsédante image de Rita Vrataski (Emily Blunt), le héro(ïne) de la Bataille de Verdun (resic).

On ne va pas tout vous expliquer non plus, car tout le charme du film est là, dans cette intrigue adolescente et pourtant rondement menée : c’est un excellent divertissement qu’on vous propose là, et vous devriez le découvrir en salle.

On ajoutera néanmoins qu’une fois de plus le talent de Tom Cruise vient grandement enrichir le film. Dans les trente secondes de vraie tragédie qui lui sont accordées, au milieu d’une heure cinquante-trois minutes de ta taa ta ta ra ta taa, Cruise amène cette petite touche de crédibilité dramatique qu’ont rarement les acteurs de ce genre de film. C’est tout dire que Tom Cruise, l’acteur, mériterait tellement mieux.

Le pire, c’est qu’il le sait.




lundi 9 juin 2014


5 mn de Pacific Rim
posté par Professor Ludovico dans [ Les films ]

Il m’a fallu cinq minutes de visionnage de Pacific Rim pour valider ma théorie de l’Étiquette de la Bouteille de Pinard, c’est à dire qu’en cinq minutes, en jetant un œil distrait au rayons « vins fins » de l’épicerie Del Toro, on peut identifier la piquette qui se cache derrière le marketing prétendument japaniso-cthulhuien de Pacific Rim : Kaiju, Jaeger, et combat final aux poings. Robots en plastoc, monstres en plastoc, personnages en plastoc, argumentaire bidon (il faut deux cerveaux pour piloter les robots), contexte torché en deux minutes, le Mur..

Pacific Rim est une bouse. Pas besoin de perdre deux heures de ma vie pour le vérifier.




jeudi 5 juin 2014


Mad Men, le retour… Et la fin
posté par Professor Ludovico dans [ Séries TV ]

Mad Men revient donc pour une dernière fois nous hanter… sur la pointe des pieds. Canal en effet n’a pas mis les petits plats dans les grands, comme si le chef d’œuvre de Matthew Weiner n’était qu’une vieille tante indigne, qui pique et qui sent des pieds : pas de promo, pas de VF, et pour la première fois, le générique n’a même pas été traduit.

On s’en fout à vrai dire. Mad Men n’a jamais marché sur Canal, mais nous, nous savons que c’est la plus belle série du monde. En fait, nous le saurons dans douze épisodes, car une bonne série se juge à la fin. Elle peut errer pendant deux ans comme Six Feet Under, du moment qu’elle finit en beauté. Mais elle pourrait aussi avoir brillé comme Lost, comme les X-Files, comme Homeland pendant quatre épisodes et sombrer à cause d’un mauvais final.

Cette inquiétude, à vrai dire, nous l’avons à chaque reprise, car, comme d’habitude, pour ce premier épisode, Mad Men ne fait pas dans la facilité. Matthew Weiner se fiche bien qu’on ne se rappelle pas ce qui s’est passé il y a un an ; il entre dans l’action, in media res, au milieu d’un pitch pour Accutron. Les dialogues absconds, si proches d’une conversation normale, qui font le style Mad Men, n’aident pas non plus. Et plongent donc dans l’effroi la communauté Madmenienne, qui sait qu’en matière de série, la Roche Tarpéienne n’est pas loin du Capitole.

Mais non, en deux plans de fin d’épisode, Weiner nous prend par les tripes : ami téléspectateur, bienvenue sur Madison Avenue, New York, 1969. Ses pitchs publicitaires, ses épouses trompées, ses femmes humiliées, et ses quadras au bord de la crise de nerf. Bienvenue dans un monde qui change, et qui ne sera plus jamais le même.

Et toi qui entre ici, abandonne tout espoir.




mardi 3 juin 2014


Only God Forgives
posté par Professor Ludovico dans [ A votre VOD -Les films ]

Nicolas Winding Refn est-il un cinéaste chrétien ? On peut se poser la question, dès le titre, puis après une séance d’Only God Forgives.

Car au-delà de la claque esthétique – le danois semblant vouloir faire toujours mieux que son précédent film – c’est bien la question que pose le film. Une interrogation, en forme de polar hard boiled hongkonguisant, sur l’homme sauvage, primitif, Ancien Testament, œil pour œil – dent pour dent, avant la révolution chrétienne du pardon.

Sur le papier, Only God Forgives n’est qu’une longue litanie de vengeances. C’est souvent ce quon reproche à Refn : une vision compassée et esthétisante de la violence. Pourtant, si cette thématique est au cœur des films du Danois (Pusher 1, 2 et 3, Bronson, Valhalla Rising (Le Guerrier Silencieux), Drive), il semble qu’il y ait toujours à matière à réfléchir. On est plus chez Scorsese que chez Jia Zhang Ke ou Millenium. Ici, la violence est bijective entre flics et voyous au cœur d’un Bangkok d’opéra. Tu tues une prostituée, le père te tue. Tu tues le père, car il a tué ton frère. Un flic te pourchasse ? Tu essaies de le tuer, et lui aussi. Ca serait presque drôle.

Mais là où Refn devient intéressant, c’est sur la morale de l’histoire, comme toujours. Car la solution serait évidemment de pardonner, et de laisser faire la Loi, l’évolution majeure de nos sociétés depuis 10 000 ans. Passer de la violence au sacré. Résoudre les problèmes par l’intérêt général, c’est à dire la religion ou l’état, et pas par la violence. Laisser la société s’intermedier dans les conflits, quels qu’ils soient. Mais c’est impossible ici, entre une famille d’Abel et de Caïn pilotés au talion par une mère castratrice, dominatrice et incestueuse, et un flic qui se rêve en Archange silencieux de la Vengeance. La seule solution, tout aussi archaïque, sera de se couper les mains pour s’empêcher d’agir.

L’auteur du Guerrier Silencieux met en scène ces vengeances sans fin dans une orgie de couleurs. Ce qui serait pathétique dans n’importe quel autre film touche ici au sublime. Chambres rouges, visages bleus, yeux dorés, cigarette orange, tout est magnifique, du bordel de luxe à la rue populaire de Bangkok. Le son, la musique de Cliff Martinez, étant, comme dans Drive, l’indispensable contrepoint de cette photo parfaite signée Larry Smith, le chef op’ d’Eyes Wide Shut. Pas un hasard qu’on pense pendant tout le film à la perfection formelle (et permanente) d’un Apocalypse Now ou d’un 2001.

Et les acteurs – certes hiératiques, certes désincarnés, certes réduits à des caricatures d’humanité – sont très bien, avec une mention particulière pour Kristin Scott Thomas, qui trouve enfin un rôle à sa mesure, c’est à dire à cent lieues de son personnage habituel de grande bourgeoise anglaise.

Ce choc esthétique finit par un symbole, le policier chantant sur scène devant ses équipiers. Une chanson sentimentale, d’amour et de beauté, tandis qu’un double noir, son ombre portée d’Ange de la Mort fait de même.

La violence et l’amour, le pardon et la vengeance, la sentimental et l’implacable, réuni en une seule personne humaine.