dimanche 14 décembre 2014


Hard Eight
posté par Professor Ludovico dans [ Les films ]

Hard Eight, c’est le premier film de l’immense PT Anderson. Dans ce film de débutant, aussi appelé Sydney ou Double Mise, tout le talent du réalisateur est en germe. Toutes ses obsessions aussi : les pères absents, les fils et les filles perdues, l’Amérique des losers, le sexe et la violence.

L’intrigue est simple. Un homme âgé, Sydney (Philip Baker Hall) prend sous son aile un jeune homme un peu paumé, John (John C. Reilly). Nous sommes dans le Nevada, ce no man’s land de l’Amérique, entre Reno et Las Vegas. Déserts, motels, diners, et casinos.

Ce couple, père et fils de substitution, nous semble dès lors très étrange. Pourquoi Sydney consacre tant de temps (et d’argent) à aider ce parfait inconnu, cet abruti de John ? Court-il en fait après sa petite amie, la délicieuse Clementine (Gwyneth Paltrow) ? Et que vient faire dans ce trio Samuel L. Jackson, le trouble Jimmy, mi-maquereau, mi-chef de la sécurité du casino ?

Avec le jeu des acteurs, qui passe du minimaliste Philip Baker Hall, au jeu outré de Samuel L. Jackson, avec la perfection graphique de chaque plan, P.T. Anderson installe ce qui va devenir une œuvre, de Boogie Nights à The Master.

Mais ce qu’on peut néanmoins regretter, au visionnage de Hard Eight, c’est la complexification inutile – et semble-t-il, irréversible – de l’œuvre andersonienne. Après des débuts limpides (Hard Eight, Boogie Nights), Paul Thomas Anderson semble vouloir de plus en plus faire l’auteur. Ses films sont de plus en plus magnifiques (There Will Be Blood), mais aussi de plus en plus arides (The Master). Ses personnages nous touchent moins, le propos est moins clair.

C’est peut-être plus arty, mais c’est moins parfait.




mercredi 10 décembre 2014


Interstellar
posté par Professor Ludovico dans [ Les films ]

Il n’y a rien de pire que le génie sous-exploité. Comme si Léonard de Vinci avait consacré sa vie à dessiner Largo Winch, Michel-Ange à la poterie et Victor Hugo au Club des Cinq

Le talent de Christopher Nolan est indiscutable. C’est un grand metteur en scène, un grand directeur d’acteurs. Ses films sont magnifiques (Le Prestige, Insomnia), la musique y est formidable. Mais il semble faire carrière à l’envers : après un premier film excellent (Memento), Nolan, comme le héros de son film, est en train d’échouer à rebours. Ses films sont de plus en plus adolescents, de plus en plus débiles (au sens de du manque de force) sur le fond, tout en étant de plus en plus sublimes sur la forme.

Car Interstellar est magnifique : tout y est indéniablement parfait : acteur, musique, photo. Mais c’est un nanar. Un effroyable et sublime nanar. Tout en squattant une des grandes idées de la science-fiction (dans La Guerre Eternelle, Joe Haldeman pose déjà la question de revenir sur Terre plus jeune que ses enfants), Nolan gâche le travail par son incroyable prétention. Ce qui n’est pas une nouveauté puisque sa série Batman, unanimement salué ici et là, n’est qu’un indigeste pudding où l’on peine à découvrir l’intention artistique, malgré, encore une fois, l’accumulation de talents (Bale, Caine, Ledger).

Le cinéma de Nolan pose, une fois de plus, l’éternel problème de l’ambition artistique. Que veut faire l’Artiste ? Sculpter la plus belle pietà de tous les temps ? Ou faire une statuette pour votre jardin ? L’Artiste est toujours jugé à l’aune de l’ambition affichée. S’il en a peu, on le louera toujours s’il la dépasse (Scott, tendance Tony). Mais s’il dit vouloir faire son Grand Film (Scott, tendance Ridley), il a vraiment intérêt à le réussir.

C’est ce que semble nous dire Nolan dans les vingt premières minutes – remarquables – d’Interstellar. La Terre se meurt, sous les effets du réchauffement climatique. L’Homme refuse de l’accepter, espérant toujours « la prochaine récolte » qui viendra le sauver. Ce début magnifique pose la question ontologique de notre présence dans l’espace infini. Que faisons-nous là, au milieu de « ces noirs océans d’infinitude » selon la belle formule de Lovecraft ? Que se passera-t-il à la fin des temps ? Ou ira l’humanité quand la terre disparaitra ?

Nolan ajoute alors un deuxième enjeu fantastique (le « fantôme » communiquant avec la fille du héros, Cooper, l’astronaute devenu fermier (Matthew McConaughey) … en morse (sic). Et c’est là, en à peine vingt minutes, que Nolan « saute le requin ». Car sans rien révéler, le morse décodé met le père et la fille sur la piste d’une mystérieuse base secrète. Voilà nos héros arrêtés, mis au secret et conduits devant le Grand Patron (Michael Caine, of course) : « Ça tombe bien, nous cherchions à vous contacter… » (resic)

C’est là, vous l’avez compris, que ça devient du Cinéma Adolescent. Interstellar va se couvrir de comédons en quelques minutes. Car le Cinéma Adolescent, c’est le cinéma que l’on peut faire à quinze ans, et à quinze ans seulement : un cinéma qui ose tout, sans recul, sans perspective, sans sagesse, sûr de lui et dominateur, qui se croit tout permis parce qu’il est jeune et beau…

Nolan, c’est cela, un adolescent mégalo à qui Hollywood a confié les clefs de la Mustang sans vérifier s’il avait le permis. Comment lui reprocher ? Le wonderboy rapporte des zillions de dollars avec ses Batman fichus à l’as de pique. Si le petit Christopher veut jouer avec une maquette de Navette Spatiale, on va quand même pas l’en priver…

C’est donc parti pour le Grand Huit interstellaire : Nolan a envie de tout et Hollywood lui donne tout : théorie de la relativité, fermiers dustbowl au bord de la crise de nerfs, temps qui passe, réchauffement climatique, voyage spatial, virée dans le champ de maïs, relation père-fille (x2), paradoxes temporels, explorations planétaires, civilisation extraterrestre en dimensions (reresic)… On mélange tout et ça devient un horrible cake aux fruits indigeste. Après un quart d’heure de ce traitement indigne d’un spectateur adulte, on décroche et on se met alors à chercher à retenir, cruels que nous sommes, les phrases cultes, dites sans rire par des acteurs formidablement bons*.

Le plus drôle restant évidemment les cours de physique quantique, Nolan découvrant les brouillons des frères Bogdanoff** et les filmant tels quels : deux heures cinquante de dialogues abscons qui feraient passer Matrix pour du Labiche. C’est le deuxième indice du pouvoir de Nolan à Hollywood. Qu’aucun producteur ne lui ait demandé de couper dans son salmigondis pseudo-scientifique est tout à fait remarquable.

Le troisième indice de sa mégalomanie galopante est malheureusement assez fréquent à Hollywood : c’est la mégalomanie Kubrickophile. A quarante ans, si t’as pas fait 2001, t’as raté ta vie. Nolan veut faire son Kubrick ; il veut faire son 2001. Mais là où Kubrick (au même âge) invente tout et ne s’embarrasse pas d’explications scientifiques quand il ne peut pas en donner (la Porte des Etoiles, les Extraterrestres, le Monolithe), Nolan surexplique : le Tesseract. Le Trou Noir. Le Trou de Ver. La gravité dans la cinquième dimension au carré de la puissance. Et pompe allègrement dans le répertoire 2001. Un robot intelligent (mais drôle cette fois-ci) qui s’appelle TARS (hé hé, quatre lettres écrites en majuscule)… en forme de monolithe. Ça serait juste pathétique si ce n’était pas l’une des créatures visuellement les plus ridicules de ces dix dernières années (une sorte de Rubiks cube habillé par Paco Rabanne qui se déplie. C’est indescriptible, il faut aller voire Interstellar juste pour ça). Et on passera sur les plans silencieux dans l’espace, le souffle haletant, et tutti quanti

Autre mégalo Kubrickophile, Spielberg devait initialement réaliser Interstellar ; il y a finalement renoncé. Car Spielberg a beaucoup de défauts, mais il sait ce qu’il peut faire, et ce qu’il ne sait pas faire. Il sait jusqu’où faire l’Artiste, et quand il faut s’y arrêter, sous peine de ridicule. Il sait aussi quel âge il a, et quel âge il faut avoir pour faire un film. Qu’il faut avoir trente ans pour faire Les Dents de la Mer et soixante ans pour faire Munich. Et qui comprend à coup sûr que celui qui marche dans les pas de l’autre ne laisse pas de traces.

* Au hasard : « The bulk beings are closing the tesseract »
** En fait le film est co produit par Kip Thorne, un physicien expert de la théorie de la relativité




mardi 9 décembre 2014


La Playlist de Décembre
posté par Professor Ludovico dans [ Playlist ]

Musique : Amazing Grace, par Judy Collins, Jade, de Edward Sharpe & the Magnetic Zeros, et Warren G & Natte Dogg : A Party We Will Throw Now
Série : Un Village Français Saison 6, The Affair saison 1
Livre : Will le Magnifique, la biographie de Shakespeare de Stephen Greenblatt
BD : Last Man, de Vives, Sanlaville et Balak, Stalag BII, 2ème partie, de Tardi




dimanche 7 décembre 2014


Bastien Vivès est-il le meilleur scénariste du moment ?
posté par Professor Ludovico dans [ Le Professor a toujours quelque chose à dire... -Les gens ]

Il y a en ce moment dans ce beau pays un scénariste génial, et le cinéma français l’ignore superbement. Il s’appelle Bastien Vives, il a trente ans et il est scénariste de BD. Et l’on pourrait tout aussi bien lui confier une mission de script doctor sur Un Village Français, Iron Man 3, ou Le Gamin au Vélo, car il est capable d’arranger tout cela…

Bastien Vives explose en ce moment avec Last Man, un incroyable monument de culture pop, avec ses deux complices, Sanlaville et Balak. Le pitch de cet ovni mi-BD, mi-manga : dans un royaume d’opérette, une jeune boulangère, Marianne, et son jeune fils Adrian vivent heureux, jusqu’à ce qu’ils rencontrent un mystérieux étranger : Richard Aldana. Arriveront- ils à gagner tous les deux la Coupe du Roi, ce combat rituel façon Tekken ou Street Fighter? Derrière ce pitch dragonballesque, Vivès, qui scénarise, s’est lancé dans une saga extraordinaire, qui a la capacité de se renouveler à chaque épisode (six au compteur). Mieux, il semble capable d’amener la série toujours plus loin, toujours plus haut. On pense à un modeste DragonBall à la française ? voilà que Last Man lorgne du côté de Mad Max, du catch américain, ou du Seigneur des Anneaux. La BD, vaguement regressive, et premier vrai manga à la française (rythme de parution, fan service, etc.), semble viser exclusivement les 12-15 ans ? Last Man regorge d’allusions pour adultes. Et alors, ne serait-ce qu’une aimable pochade ? Last Man est capable de passer à la romance ou au drame. Et si l’on croit avoir fait le tour de l’intrigue avec ce tome VI, la série relance la machine avec un incroyable final.

Mais il y a encore mieux : car au-delà du phénomène Last Man, le talent de Bastien Vives est protéiforme. S’imposant d’abord comme un auteur sérieux, dessinant les affres de l’amour adolescent (Le Goût du Chlore, Amitié Etroite), il a montré qu’il était capable de bien plus : le roman graphique sérieux (Polina), l’observation de nos travers quotidien (Le Jeu Video, La Famille) et même la parodie érotique (Les Melons de la Colère)…

Qu’attend donc le cinéma pour utiliser un tel talent ? Un projet d’animé Last Man est dans les tuyaux parait-il, mais Bastien Vives vaut plus que cela. Il sait écrire des personnages (pour Iron man ?), construire une dramaturgie, (intro, acte I, acte II, final, ce qui manque si cruellement au cinéma français (et à notre Village Français en particulier), il sait faire rire et faire pleurer (pour Un Gamin au Vélo).

Ecrire à CineFast, qui transmettra.




lundi 1 décembre 2014


Borgia, dernière saison
posté par Professor Ludovico dans [ Séries TV ]

Argh ! O rage, ô désespoir. Les bras nous en tombent.

Maniaque as ever, le Professore Ludovico veut finir Borgia. S’en débarrasser, une fois pour toutes. Par respect pour Nicolas Machiavel, Marcel Brion, Ivan Cloulas, tous ces historiens qui ont voulu raconter la geste de Cesare Borgia, Cardinal, Gonfalonier, et Capitaine Général de l’Église.

Mais quel supplice. La troisième et dernière saison est un cauchemar. Un immonde bâclage. La télé pédagogique, façon année soixante. Chaque scène bâtie sur le même modèle : introduction des personnes, bonjour Votre Grâce, bonjour Caterine Sforza. Exposition. Faenza vient d’être reprise. Conclusion. Regard féroce de Cesare, qui menace. Je les tuerais. Scène suivante.

Borgia est un immense gâchis et c’est la faute de Canal, de Canal, et encore de Canal. De l’ego de la chaine payante, comme toujours surdimensionné. Qui veut faire comme les Tudors (histoire + sexe) : ça a marché, ça marchera encore. Qui prend un wonderboy des séries US au chômage, Tom Fontana, Mr Oz, Mr Homicide. Sans se demander pourquoi, justement, il est au chômage. Et va le laisser faire, parce que c’est un Aââârtiste.

Mais les artistes, c’est des fainéants. Même les artistes américains. C’est pour ça qu’on a inventé les Producteurs. Et ça, ça aurait du être le boulot de Canal.

Voir tout ce gâchis est un crève cœur. Un sujet en or. Des acteurs formidables. Une lumière parfaite, éclairant un magnifique travail de déco et de costumes. Le tout gâché par un scénario lamentable et une mise en scène en mode automatique.

Hier, dans l’épisode 1502, arrive l’épisode tant attendu par le Professore, le chapitre 7 du prince. Machiavel y décrit une anecdote à propos de Cesare Borgia, un exemple à suivre si l’on veut bien gouverner*. Le valentinois a confié à l’un de ses homme, Remirro de Orco, mission de pacifier la région de Rome (la Romagne), en proie à de nombreux troubles. Ce qu’il fait, selon sa manière, c’est à dire assez expéditive. Pour montrer qu’il est l’auteur du résultat (la paix et l’ordre) mais qu’il désapprouve la méthode (expropriations et exécutions diverses), il fait tuer son ministre. Un conseil repris depuis – de manière moins sanglante – par tous les gouvernements et conseils d’administration du monde. Un premier ministre, un directeur fait le sale boulot, réforme, licencie, restructure à la hache. Quand il a suffisamment bien travaillé et devient trop haï, on le démet. Sinon, c’est nous (le Président de la République, le PDG) qui sommes haïs.

Tom Fontana adapte cette anecdote en faisant une fois de plus un contresens total: Cesare, horrifié du comportement de son ministre, le fait découper en morceaux. Cesare, homme de valeurs morales. Tout le contraire du Prince qui « doit ne pas se départir du Bien, s’il le peut, mais savoir entrer dans le Mal, si c’est nécessaire« …

A ce moment-là, nous aurions bien mis Tom Fontana à la place de Remirro de Orco. Et nous aurions volontiers accepté « la férocité de ce spectacle », à force de rester devant notre téléviseur « à la fois satisfait et stupide »…

* « Quand le duc eut pris la Romagne, trouvant qu’elle avait été gouvernée par des seigneurs impuissants, qui avaient dépouillé leurs sujets plutôt qu’ils ne les avaient corrigés, et leur avait donné matière à désunion, non à union – si bien que cette province était pleine de brigandages, de querelles, et de toutes sortes d’insolences – il jugea qu’il était nécessaire, pour la rendre pacifique et obéissante au bras royal, de lui donner un bon gouvernement : c’est pourquoi il y préposa messire Remirro de Orco, homme cruel et expéditif, à qui il donna les pleins pouvoirs. Celui-ci la rendit en peu de temps pacifique et unie, pour sa grande réputation.

Après quoi, le duc jugea qu’une autorité si excessive n’était pas nécessaire, parce qu’il craignait qu’elle ne devint odieuse, et il établit au centre de la province un tribunal civil avec un président excellent, où chaque cité avait son avocat.

Et comme il savait que les rigueurs passées avaient engendré quelque haine, afin de purger les esprits et de se les gagner complètement, il voulut montrer, que s’il y avait eu quelque cruauté, elle n’avait pas été causée par lui, mais par la nature violente du ministre. Et prenant aussitôt cette occasion, il le fit un matin, à Cesena, mettre en deux morceaux sur la place, avec un billot de bois et un couteau ensanglanté à côté de lui : la férocité de ce spectacle fit que le peuple resta à la fois satisfait et stupide. »




vendredi 28 novembre 2014


Le Marginal
posté par Professor Ludovico dans [ A votre VOD -Les films ]

Etrange impression archéologique devant ce film de Jacques Deray, avec son Bébel kistch et vieillissant cuvée 1983. On commence à regarder et on n’est pas déçu. Belmondo en pattes d’eph, cinquante ans et son début de bide, qui se croit encore jeune et joue les commissaires badass et macho de Marseille à Paname, ça le fait. Grave.

Mais petit à petit on est pris par une sorte de douce nostalgie. Quelques scènes sont bien. Une bonne bagarre, une bonne poursuite. Les fameuses cascades-faites-par-Belmondo-lui-même… et quelques acteurs cultes de notre génération : Claude Brosset. Pierre Vernier. Michel Robin. Tapez ces noms dans Google, et vous verrez. Et Tchéky Karyo, tout jeune, qui débute…

Subsiste alors une étrange impression, celle d’un voyage dans le temps, celui des squats punks de l’Ilot Châlon, celui du Pigalle des eighties. Celui de la Place de Clichy, de la Défense. Certes, nous n’étions pas du bon côté de la barrière, et nous détestions voir Belmondo venir se pavaner chez Drucker au bras de la sublime Carlos Sotto Mayor. Mais qu’on le veuille ou non, nous sommes de cette période-là…




mercredi 26 novembre 2014


Un Village Français saison 6
posté par Professor Ludovico dans [ Séries TV ]

We are back ! Le temps est venu, en effet, de se mettre à l’anglais, car ça y est, les américains ont débarqué, et ils s’approchent de Villeneuve. La fin des ennuis pour la majorité des villeneuvois, et le début des emmerdes pour les collabos du village jurassien.

Si nous retournons avec plaisir dans ce petit village français des années quarante, c’est aussi, comme d’habitude, avec beaucoup d’énervement : le pire y côtoyant souvent le meilleur.

Le meilleur, c’est toujours ce sens de la mesure, cette incroyable capacité d’empathie pour l’Autre, l’allemand, le nazi, le collabo. Sans jamais les excuser, Un Village Français ne tombe jamais dans le piège inverse où s’est vautré le majeure partie du cinéma mondial, et notamment américain, depuis 1945, en faisant le « tri » entre les bons allemands (Rommel, la majeure partie de la Wehrmacht, le peuple allemand) et les méchants (quelques nazis qui auraient entrainé un pays à sa perte, contre son gré). On sait que la guerre, c’est plus compliqué que ça. Mais personne ne l’avait montré comme ça avant Un Village Français.

La saison 6 commence donc – in media res – le 25 août 44, pendant le fameux discours du Général de Gaulle à l’Hôtel de Ville : « Paris martyrisé ! mais Paris libéré !« . Qui écoute ? Les collabos de Villeneuve : Marchetti, le jeune flic maréchaliste, le Sous-préfet Servier, et un nouveau personnage ; le chef de la Milice.

Et c’est là que la magie d’Un Village Français opère : on s’inquiète pour ces personnages que nous détestons depuis quatre saisons. Que va-t-il leur arriver, à ces perdants de la collaboration ? Cette capacité à faire comprendre, sans pardonner, les motivations du camp d’en face restera l’œuvre majeure de la série.

Mais Un Village Français reste en même temps perclus de ses défauts techniques originels. Montage à l’arrache, approximations scénaristiques, cliffhanger qui n’en sont pas… Florilège.

Un Village Français ne sait toujours pas couper un plan : il faudra un jour virer le stagiaire BTS Métiers de l’Image pour engager un vrai monteur. Quand Marchetti est tout à son angoisse après le discours du Général, on ne lance pas le générique ! On s’attarde.

Un Village Français ne sait toujours pas gérer ses arcs scénaristiques. Qu’est-ce que c’est que cette idée de de sauter directement de 43 à mi-44 ? Tout d’un coup les Américains ont débarqué, et ont libéré Paris. La série se prive de faire monter la sauce, d’assister à la réaction de chacun, Larcher, le sous-préfet, la Résistance, Müller, de voir progresser les GI, et la population se retourner lentement vers ses libérateurs ! On découvre par ailleurs de nouveaux personnages (la Milice) qui auraient pu être amenés progressivement pendant la saison 43. Non, il faut subitement intégrer ces personnages, comprendre qui est qui dès le pilote, alors qu’on a déjà du mal à recoller les intrigues de la saison dernière (entre parenthèses, c’est à cela que sert normalement le premier épisode d’une nouvelle saison).

– Le générique d’Un Village Français révèle des éléments de l’intrigue ! Aussi incroyable que ça puisse paraître, on comprend dès le générique que les américains ont débarqué à Villeneuve. Que des résistants vont se faire arrêter. Que madame Larcher va avoir des problèmes. Bien sûr, le spectateur s’en doute, inconsciemment. mais il veut le découvrir dans les épisodes, pas dans le générique…

– Dans Un Village Français, on mélange tout : au milieu d’une scène de suspense (le sabotage du pont), Krivine gâche le talent de ses deux meilleures comédiens (Thierry Godard et Nade Dieu) pour une scène de ménage surréaliste qui frôle le ridicule.

Un Village Français ne sait pas cliffhanger : on l’avait noté dans une saison précédente : on joue à la série américaine, mais on est encore en contrat de professionnalisation. En laissant par exemple un personnage le pistolet sur la tempe en fin de saison, et en résolvant ce cliffhanger qu’au milieu de la saison suivante. Un Village Français recommence ici à la fin de l’épisode s06e01. Un assaut est lancé, et c’est pour une fois remarquablement filmé : sur la belle musique d’Éric Neveux, on filme les différents protagonistes séparément, chacun ayant un enjeu personnel qui fait monter les enchères. C’est tout simplement génial : il suffit de s’arrêter là, et laisser le spectateur suspendu dans l’attente du prochain épisode. Mais non, on part à l’assaut, un premier coup de feu est tiré, et là, on freeze l’image. Le cliffhanger à la française, Julie Lescaut style.

Tout cela est quand même extraordinaire pour une série qui se targue d’être la première à importer les méthodes de la télévision moderne*, et notamment les ateliers d’écriture.

Malgré ces défauts, qui sont traqués impitoyablement par un amoureux transi qui ne rêve que de la perfection pour sa série fétiche, Un Village Français reste ce qui se fait de mieux (hormis Canal+) à la télé française en ce moment.

*Des méthodes qui n’ont que soixante ans après tout !




vendredi 21 novembre 2014


Comme les 5 Doigts de la Main à la télé, à ne pas manquer !
posté par Professor Ludovico dans [ A votre VOD -Les films ]

A ne pas rater ce week-end, après la Coupe Davis et France-Argentine, le chef d’œuvre d’Alexandre Arcady, en tout cas sa meilleure comédie : Comme les 5 Doigts de la Main. Ou comment les frères Hayoun, un restaurateur-sniper, un pharmacien talmudique, un gentil prof de banlieue, un joueur de poker compulsif, sauvent leur petit frère, poursuivis par de méchants gitans.

Sortez la bière, faites chauffer les pop corn, invitez les potes… Tout seul, le film pourrait passer pour du Bergman, mais à plusieurs, Comme les 5 Doigts de la Main reste la meilleure comédie (involontaire) du weekend.

Comme les 5 Doigts de la Main
France 2, Dimanche, 20h45




samedi 15 novembre 2014


Fury
posté par Professor Ludovico dans [ Les films ]

Depuis nos douze ans, depuis Le Pont de la Rivière Kwaï et Les Canons de Navaronne ou Le Pont de Remagen, nous attendons un film comme Fury. Ou, plus précisément, depuis que nous assemblâmes des maquettes Matchbox, Heller ou Italieri. Une époque où nous apprenions, par un copain ou un magazine spécialisé, à rendre plus vrai un bout de plastique brillant et lui donner la couleur de l’acier (en peignant à sec), la poussière du désert (avec un pinceau à brosse), le noir du cambouis (avec une mine de criétrium), le rouge sang des blessures (Revell Rouge carmin satiné n°330).

On sent le maquettiste chez David Ayer, car Fury atteint à la perfection cet objectif-là. Celui de transformer des jolis chars en ruines disloquées couvertes de sang, de rouille et de cambouis. Rien ne manque au réalisme graphique de Fury. Pas de faute de goût historique (pas de Sherman déguisé en Tigre comme dans Patton), pas d’uniforme anachronique, et surtout une saleté omniprésente qui sonne juste : la boue, le sang, et les larmes de cette fin de la guerre, avril 45.

Nous sommes dans un char américain, pas loin de Berlin. La guerre est finie. Presque. Car comme Wardaddy (Brad Pitt) l’explique au petit nouveau Norman (Logan Lerman) jeté dans la guerre depuis quelques semaines : il reste peu de temps, mais beaucoup de gens vont quand même mourir.

A partir de là, le bât blesse un peu. Et que le réalisme mis dans la déco n’est pas en harmonie avec celui du propos. Fury est un film adolescent, c’est à dire qu’il lui manque peu, finalement, pour être adulte. un propos plus mature, plus sûr de ses convictions, et des personnages pour les incarner.

D’abord le film mérite des personnages plus creusés. Ce sont des durs à cuire, qui en ont vu des vertes et des pas mûres, d’accord, mais encore ? Brad Pitt parle allemand, voue une haine farouche aux SS, dit que l’Allemagne que c’est son pays, mais on n’en saura pas plus ? Pourquoi cet allemand s’est retrouvé de l’autre côté du conflit ? Est-il juif ? Pire, le film propose même une autre explication. On voudrait pouvoir remettre tout ça dans l’ordre, mais ça ne sera pas possible. Idem pour les personnages secondaires, caractérisés d’un simple coup de trait au début (le Chrétien, le Mexicain, le Grand Con Brutal). Il manque leurs voix intérieures, ces voix qui font chef d’œuvre dans La Ligne Rouge.

Ce qui distingue habituellement le film adolescent, c’est le jeu outré. Ça ne rate pas dans Fury : les comédiens, par ailleurs excellents, surjouent leurs émotions : colère, avidité, mépris, etc.

Enfin l’histoire, qui semble offrir au départ une complexité rassurante, finit de façon assez simpliste : l’éternel Parcours du Héros du film de guerre. Norman est d’abord une mauviette, pas acceptée par ses camarades pour finalement prouver sa valeur au combat et devenir « Machine » leur mascotte. La guerre c’est moche ou pas ? Si ça nous transforme en hommes ? Si l’héroïsme soulage toute crise de conscience ? Est-ce bien la peine de faire une première partie aussi anti guerre pour en magnifier l’héroïsme dans la seconde ? On le voit, on est plus du côté de Officier et Gentleman que de Full Metal Jacket, plus du côté de Platoon que d’Apocalypse Now, plus du côté du Jour le Plus Long que du Pont de la Rivière Kwaï

Dommages Fury méritait mieux et promettait plus. Soit c’était une critique ambitieuse de ce qu’est la guerre, et ce que « les hommes sont capables de faire aux hommes » comme le dit Brad Pitt à un moment, et dans ce cas, il ne fallait pas ce second acte héroïque. Ou alors Fury n’est qu’un très bon film d’action, et il mérite qu’on aille le voir.




mercredi 12 novembre 2014


The Affair
posté par Professor Ludovico dans [ Séries TV ]

Si certains se posent encore des questions sur l’inventivité des séries, et leur capacité intense à émouvoir, ils feraient bien de regarder The Affair. Ce que Sarah Treem et Hagai Levi sont capables de faire avec une simple histoire d’adultère prouve l’incroyable puissance du média télévisuel.

A partir d’une trame archi usée (la naissance d’un adultère), le duo américano-israélien parvient à innover. Qu’on en juge : Noah est un homme comblé. Une belle femme, quatre enfants, un premier livre qui vient d’être publié, et riche. Ou plutôt, avec un beau-père riche, qui lui permet d’habiter cette magnifique maison brownstone dans la banlieue new yorkaise, ce que son modeste salaire de prof ne lui permet pas.

Nous voilà donc chez Chabrol, et déjà, plane ce désespoir quadra, ce sentiment diffus de n’avoir pas assez vécu, comme le sous-entend la première scène du pilote.

On retrouve notre anti-héros sur la route des vacances, vers la luxueuse demeure des beaux parents aux Hamptons. On déjeune sur la route, où officie une jolie serveuse un peu triste, Alison. Et là, c’est le coup de foudre.

Rien ne se passe pourtant, mais dans cette petite station balnéaire, impossible de ne pas se retomber dessus. Sur la plage, la nuit, par exemple. On dragouille donc, on se chauffe, et c’est là qu’intervient l’innovation de The Affair. Fondu au noir, et synthé : Part II, Alison.

On va alors reprendre l’histoire depuis le début. Certes, ce procédé est très artificiel, déjà vu, connu depuis Rashomon. Mais le génie de The Affair, c’est la subtilité. Les différences entre les deux histoires sont minimes, mais passionnantes : « C’est toi qui ma dragué ! Non c’est toi ! Tu voulais m’emmener chez toi ! Non, c’est toi qui m’a envoyé un texto ! »

Mais surtout, ce procédé permet de jouer avec la part d’ombre qui est en chacun de nous. Que sait-on réellement de son conjoint ? Que fait-il dans la journée ? Qui était-il/elle avant que je le/la rencontre ? Et quand on croit avoir épuisé ces questions, The Affair s’arrange pour devenir toujours plus passionnant. En rajoutant une voix off (un interrogatoire de police), la série s’offre brusquement un glaçant contrepoint, qui laisse entendre que cette aventure a eu des retombées bien plus graves qu’une simple coucherie. Et créé le désir très addictif de connaitre la suite.

Sobrement, mais magnifiquement filmé, The Affair se déploie aussi grâce à un scénario qui ne se contente pas de développer son intrigue mais qui, au contraire, s’attache à créer des intrigues secondaires multiples et solides.

La série est aussi portée par d’excellents comédiens, à commencer par Dominic West, notre MacNulty national dont le patron de la police de Baltimore est devenu, par ironie télévisuelle, son beau-père (après avoir fait le pape dans Borgia…)

Quant à Alison, elle est interprétée au bord du gouffre par Ruth Wilson (déjà vue dans Lone Ranger et Luther) et à qui l’on promet une longue carrière.