vendredi 27 mars 2026


Les Rayons et les Ombres
posté par Professor Ludovico dans [ Les films ]

Est-ce une pure abomination ? Ou de la bêtise pure ? On dit souvent « bête et méchant » sans comprendre le sens profond de la formule : en étant bête, même innocemment, on peut faire le mal. La charité chrétienne oblige à dire que Xavier Giannoli est comme son héros, juste bête, en faisant des Rayons et des Ombres une improbable tragédie sur le sort d’un collabo, Jean Luchaire (Jean Dujardin, malheureusement très bien), et de sa fille Corinne (Nastya Golubeva).

En 2017, par envie de faire du cinéma, de créer du suspens, Cédric Jimenez, l’auteur du tout aussi imputrescible et crypto fasciste Bac Nord finissait par nous inquiéter sur le sort du pauvre Reinhard Heydrich, le bourreau de la Bohème-Moravie.

Xavier Giannoli fait de même, avec moins d’excuses : il a 55 ans et est extrêmement bien documenté sur la période de Vichy*. Mais qu’est-ce qui lui a pris de vouloir se placer du côté des bourreaux ? Il y répond dans la promo : raconter, sans juger ! On n’est pas loin des « Nazis qui ont bien droit à une seconde chance » d’OSS 117.

Montrer un aveuglement était pourtant une bonne idée : la lente et fâcheuse glissade de ces militants pacifistes et germanophiles, parfois venus de la gauche (Doriot, Laval, Déat), et qui ont sombré dans la collaboration la plus sincère avec les nazis…

Jean Luchaire fait partie de ceux-là. Journaliste, radical, ami d’Otto Abetz, lui aussi promoteur du rapprochement franco-allemand, et lui aussi futur nazi. Corinne Luchaire, elle, débute une carrière d’actrice. Quand la guerre éclate, elle se met naturellement à fréquenter les milieux collaborationnistes de son père.

Il y avait bien sûr un film à faire, mais Giannoli déploie sans le vouloir un plaidoyer. Montrer la vie de ces collabos comme un destin tragique, c’est la faute de goût qu’il ne fallait pas faire.

Le fil rouge du film, c’est en effet – pendant trois heures très éprouvantes – la tuberculose du père et de la fille. Rien ne nous sera épargné : aucun crachat, aucune toux, sachant que les protagonistes allument à peu près une cigarette par plan**. Tabagisme = problèmes de santé à venir = destin tragique, pour ceux qui n’auraient pas compris.   

L’autre fil rouge, c’est la décadence. Comment on montre la décadence au cinéma ? Allez, on vous aide : deux filles s’embrassent, un gars sniffe de la coke. Eh ben ça rate pas. Fifille couche avec une danseuse, snife de l’héro avec Papa, et s’enfile les coupes de champagne…

On l’a compris, le film se dirige tranquillement vers Papy fait de la Résistance. Les Allemands et les collabos font la fête au château avec des jeunes femmes dévêtues (porte-jarretelles, casquette de la Wehrmacht sur la tête, bouteille de Ruinart à la main). On espère Jacqueline Maillan, on attend Jacques Villeret, et on chantonne Che n’ai pas chanché…***

Et puis, épuisés, c’est enfin la fin, avec une séquence qui semble là juste pour sauver le film. Un procureur (Torreton) dresse le réquisitoire de Luchaire. Ce qu’il dit, c’est absolument ce qu’on pense pendant tout le film : rien ne tient dans la défense des Luchaire, face aux crimes gigantesques dont ils se sont rendus complices. Que sauver quelques juifs ne pèse rien contre les six millions de la Shoah. Que l’amitié franco-allemande cachent assez mal le goût du luxe et du stupre. Mais la volonté moralisatrice de cette scène est émoussée par une mise en scène qui défie tout bon sens cinématographique. Le procureur est verbeux, comminatoire, tandis qu’en parallèle, sur une musique poignante – forcément poignante ! – on assiste à la tragédie du condamné : le dernier repas, la dernière cigarette, le poteau d’exécution où Dujardin, très digne, affronte la mort… c’est lui le héros du film !

Deux cerises viennent orner cette Linzer torte. Comme dans tout biopic, les ptits panneaux, texte blanc sur fond noir, viennent nous dire ce que sont devenus nos héros. La pauvre Corinne est morte à vingt huit ans d’une tuberculose. Otto Abetz, condamné à la Libération, est gracié au bout de dix ans puis « meurt dans un accident de voiture suspect, peut-être tué par les services secrets français car il en savait trop sur la Collaboration » !! Passer au complotisme sur ce sujet, à ce moment du film, et particulièrement sur Abetz, on atteint le comble de l’abjection…

Mais ce n’est pas fini ! Dernière cerise : Leonide Moguy, le réalisateur juif qui avait découvert Corinne Luchaire (et qui a échappé, lui, à l’Extermination), revient taper à la porte de l’actrice bannie. Il lui fait la leçon (en tout cas c’est ce que croit faire Giannoli) et prononce la phrase culte, famous last words : « Au moins, il nous reste le cinéma… »

Et bien oui, monsieur Giannoli : il ne vous reste que le cinéma…

Parce que pour la morale, il faudra repasser…

* Comme le montre son intervention dans C ce soir, qui propose d’ailleurs une heure de copinage et de promo scandaleuse, à l’exception de Laurent Joly et de Nathan Devers

**Un jour, pour le fun, on regardera Les Rayons et les Ombres sur W9 juste pour compter les clopes.

***Et lui vole même une réplique : « Vous êtes ignoble ! »