lundi 18 mars 2013
Lincoln
posté par Professor Ludovico dans [ Les films ]
Lincoln est encore la preuve de l’immense talent de Steven Spielberg : à partir d’un rien cinématographique (le biopic), il réussit à faire un film. A partir d’arguties parlementaires, il fait un film. A partir d’un personnage sans enjeu (Lincoln), il fait un film. Mieux, un film pas ennuyeux pour deux sous, mais pourtant extrêmement pédagogique. Un oxymore, dirait-on.
Bien sûr, Spielberg a dans sa besace un géant, Daniel Day-Lewis, qui livre, une fois de plus, une performance éblouissante, en faisant oublier le comédien derrière la statue imposante du Commandeur Lincoln. Bien sûr, il y a aussi une pléiade d’acteur AAA : Tommy Lee Jones en député radical irascible, David Strathairn en secrétaire d’état incrédule, Sally Field en épouse éplorée, James Spader en lobbyiste gras du bide, Joseph Gordon-Levitt en fils mal aimé, et notre chouchou Lane de Mad Men (Jared Harris) en général Ulysse Grant. Mais on le sait, tout ça ne fait pas un film.
Dès le départ, Spielberg semble même absent de sa propre œuvre, mettant en scène a minima son Lincoln. Filmé ras des pâquerettes, sans effet de manche… pour un résultat plutôt reposant ! Car il y a du boulot pour le spectateur, dans Lincoln. De la lecture, même. Des sous-titres à rallonge, façon De la démocratie en Amérique… Le film est tellement bavard que des mangeurs de pop corn (pas des jeunes, je précise) ont fui avant la fin, devant tant de travail, un dimanche soir…
Mais ce travail vaut le coup. Comme l’a très bien analysé Blandine Kriegel, dans une récente chronique de Libération « Abraham Lincoln ou la démocratie selon Machiavel », Lincoln est un travail de dessillement du peuple américain sur la démocratie. Après avoir encouragé l’héroïsme (Il Faut Sauver Le Soldat Ryan), magnifié le courage (La liste Schindler) ou l’avoir questionné (Munich), Spielberg tricote ici un film extrêmement mature : la démocratie c’est difficile, c’est un combat de tous les jours, et ce n’est pas un combat propre. Il faut, pour faire passer ses idées, acheter quelques consciences, convaincre l’aile droite et l’aile gauche de son parti (et donc mentir forcément un peu aux deux), voire même renoncer à la douceur d’une paix immédiate pour faire passer, au forceps, ses idées, i.e. ce fameux 13ème amendement.
C’est l’occasion d’une scène mémorable, où le spectateur doit s’accrocher à la locomotive Lincoln, pour comprendre les tenants et les aboutissants juridiques qui président à cette décision en urgence…
C’est là tout le talent de Spielberg : réussir un A La Maison Blanche 1865 de cinéma, sans le charme de Josh ou de Donna, sans joli drapeau américain battant au vent, sans caméra virevoltante, sans musique pompière, et pourtant, de nous accrocher au siège jusqu’au bout…
jeudi 14 mars 2013
Spielberg se prend pour Napoléon
posté par Professor Ludovico dans [ Hollywood Gossip -
Le Professor a toujours quelque chose à dire... -
Les gens ]
Après AI, Steven récidive : il s’attaque au deuxième scénario abandonné par Kubrick : Napoléon. Un projet qui tenait à cœur au Maître, qui dut lâcher prise quand la Warner lui annonça qu’elle ne suivrait pas eu égard au retentissant échec de Waterloo, le film de Sergueï Bondartchouk avec Rod Steiger.
La mort dans l’âme, Kubrick renonça à son bébé, qu’il comparait auprès de Michel Ciment « à la campagne de Russie » ; arrêter le film avant l’hiver, éviter la bataille de trop, et échapper à la Berezina. Kubrick recycla le monumental travail de préparation dans Barry Lyndon.
La question, aujourd’hui, c’est qu’est-ce qui fait courir Steven ? Qu’est-ce qui pousse Spielberg à suivre, aussi obsessionnellement, les pas de Kubrick ? Dans son chef d’œuvre, Les Corrections, Jonathan Franzen nous met en garde contre la prétention des enfants à « corriger » les erreurs de leurs parents, sous peine d’immenses déceptions…
AI était, à cette aune, un demi succès. Une première partie Kubrickienne, glaciale, sur l’adoption, la parentalité, l’humanité… La deuxième, spielbergienne, partait dans tous les sens : le robopute Jude Law, Robin Williams Dr Know, mais se terminait en beauté avec la vision prémonitoire de New York, pris dans les glaces…
Napoléon est présenté par l’auteur des Dents de la Mer comme une mini-série, ce qui est déjà de bon augure. En 3 ou 6 épisodes, on pourra donner à ce Napoléon l’ampleur qu’il nécessite. Après, Spielberg est-il le bon réalisateur/producteur pour un sujet aussi peu consensuel ? On incline à penser que non. Lincoln, Amistad, Band of Brothers, The Pacific… Toutes ces séries ou films ont été des déceptions sur le plan historique, plombé par la volonté consensuelle de Spielberg.
Le problème de Spielberg, c’est qu’il fait trop de films. Si Kubrick a cette œuvre minérale, presque parfaite, c’est qu’il a fait très peu de films. D’autant moins de chance d’en rater un. Spielberg, lui, amasse les films, comme Hitchcock. Il aime tourner. Il ne pourra pas faire œuvre, il y a trop de taches dans son CV.
Il est temps pour lui de renoncer à devenir un grand cinéaste reconnu (ce qu’il est déjà), d’expier son péché originel (avoir coupé l’herbe sous le pied d’Aryan Papers (le projet de Kubrick sur la Shoah, mort-né avec le succès de La Liste Schindler).
Il est temps de tuer le père.
lundi 11 mars 2013
Manque de culture cinématographique et paranoïa australienne
posté par Professor Ludovico dans [ Hollywood Gossip -
Le Professor a toujours quelque chose à dire... ]
Dès le titre, on comprend que CineFast ne pouvait manquer de vous narrer cette anecdote.
Rapportée par le Professora, et trouvée dans cette grande revue cinématographique qu’est Air et Cosmos, no 2344.
Dans un avion qui relie Sydney à Wellington, un jeune homme se promène avec un T-Shirt. Pas n’importe quel T-Shirt, non, mais portant l’inscription suivante :
– « My name is Inigo Montoya, you killed my father, prepare to die… »
Le CineFaster aura reconnu la réplique fétiche de Princess Bride, où Inigo Montoya, immortel Mandy Patinkin (le mentor de Carrie dans Homeland), recherche pendant tout le film le spadassin à six doigts qui « a tué son père »…
Si l’avion était empli de CineFasters, l’histoire se serait arrêtée là. Mais malheureusement, il était plein d’australiens, semble-t-il toujours tétanisés par le 11-septembre, et qui ont exigé le retrait du menaçant vêtement.
Le pauvre T-Shirt fut enlevé, et le vol reprit sa trajectoire normale. L’histoire ne dit pas quel film était programmé dans l’avion…
dimanche 10 mars 2013
Dr House vs Scrubs
posté par Professor Ludovico dans [ Le Professor a toujours quelque chose à dire... -
Séries TV ]
Qu’est-ce qui distingue une grande série d’une série de consommation courante ? La même différence, finalement, qu’il y a entre un sandwich jambon-beurre de chez Paul, au goût millimétré, et celui que vous vous préparez en achetant, au cœur de l’Auvergne, le pain, le beurre et le jambon…
Hier, dans un de ces épisodes désordonnés dont TF1 a le secret (épisode 2 : machin a le cancer, épisode 3, il se porte comme un charme, et caetera, et caetera), Dr House soigne une jeune fille de multiples symptômes (dérèglement du foie, migraines, etc.)
Là, le CineFaster moyen se met à hurler : mais qu’est-ce que vous foutez devant Dr House, Herr Professore ???
Bon ça va, les gars, c’est les vacances ! Y’a que la TNT aux Arcs, et même la Ligue des Champions ne passe plus en clair…
Bref, Dr House soigne cette petite, dont la mère n’est autre que Sherilyn Fenn, qui a pris quelques kilos depuis qu’elle faisait des nœuds aux queues de cerises dans Twin Peaks…. Mais je m’égare… La Professorinette a beau pronostiquer que la gamine va sen tirer (« car ils s’en tirent tous », cf. le jambon-beurre de chez Paul), pas de bol, elle y passe.
Dans une des dernières scènes, la pauvrette jette un coup d’œil désespéré à Monsieur House (ou à une de ses sbires, peu importe), qui vient de lui annoncer qu’il a finalement trouvé la raison de sa maladie :
– « Je vais mourir, docteur ?? »
– « Oui. »
Voilà, c’est fini. La mère se jette dans les bras de sa fille, quelques explications entre toubibs, générique.
Immédiatement, j’ai pensé à Scrubs. Une série beaucoup plus légère, drôle, sympa, mais capable d’engendrer de la tragédie au coin d’un gag.
Dans un épisode de Scrubs, le chef médecin (formidable John C. McGinley) vient réconforter notre héros, JD Dorian, (génial Zach Braff), qui va bientôt perdre un patient en phase terminale. « On ne peut pas les sauver tous, JD. Certains patients viennent à l’hôpital pour mourir. En fait, un sur trois meurt à l’hôpital. » À ce moment, le spectateur se rappelle, comme notre héros, qu’il a trois patients, et que oui, il faut se résigner, il en a déjà sauvé deux.
Un quart d’heure plus tard, les trois patients sont morts. L’épisode, commencé comme une guignolade, finit comme un drame. L’auteur, Bill Lawrence, a installé sa dramaturgie, a laisse le temps aux sentiments de s’installer. Il ne s’est pas contenté de sa formule (les-patients-sont-comme-des-enquêtes-policières) pour délivrer ses quarante minutes de programme.
Dr House n’est pas une grande série. Scrubs l’est.
mardi 26 février 2013
Anonymous
posté par Professor Ludovico dans [ A votre VOD -
Les films ]
C’est la surprise de l’année dernière : un film intelligent sur Shakespeare, réalisé par… Roland Emmerich. Oui, l’artiste de 2012, l’esthète de Independance Day, le fin dialoguiste du Jour d’Après.
Un film sur Shakespeare, ou sur l’escroquerie ? Car on ne sait pas grand chose du Barde Immortel, si ce n’est des choses très contradictoires. Issu d’une famille de gantiers, il est devenu le poète et le dramaturge le plus respecté au monde. Il y a peu de portraits de lui, et ses œuvres ont été publiées à titre posthume. Comment, issu de la bourgeoisie, un simple acteur aurait pu en savoir autant sur l’histoire anglaise (Henry V, Richard III), la mythologie antique (Songe d’une nuit d’été), ou l’Italie (Le Marchand de Venise, Romeo et juliette) ?
Anonymous illustre une de ces thèses : Shakespeare n’aurait été que le prête-nom d’un grand noble, à qui l’écriture, la poésie, le théâtre, étaient interdits, passions inavouables dans l’Angleterre très puritaine d’Elisabeth Ière.
Cet argument, Emmerich le traite tout en finesse, grâce probablement à un excellent scénario original de John Orloff (Band of Brothers). Plutôt que de se focaliser sur le comte écrivain (formidable Rhys Ifans en Edward de Vere), ou sur Shakespeare (présenté de manière un peu trop caricaturale), il se focalise sur l’intermédiaire ; Ben Johnson, un autre dramaturge, qui a vraiment existé, et écrit notamment Volpone. Et c’est lui, l’idiot, qui refuse le pacte faustien proposé par le comte de Vere, car il espère bien faire carrière, et faire percer son œuvre. L’acteur Will Shakespeare n’aura pas ces précautions, il endossera le rôle avec talent, pour les cinq siècles à venir.
Entrelaçant finement la situation politique de l’époque (la succession à venir d’Elisabeth, ses mythiques bâtards), et le flashback amoureux entre la Reine Vierge et un noble de la cour, Anonymous joue sa partition à merveille, même si elle est parfois difficile à suivre…
Un seul reproche, l’image, trop travaillée à la palette graphique, qui tire une peu le film vers le bas. Mais tant pis, laissons nous entraîner par ces textes magnifiques qui résonnent encore à nos oreilles ; peut importe qui en est le véritable auteur !
lundi 25 février 2013
Oh My God !
posté par Professor Ludovico dans [ A votre VOD -
Les films ]
Qui ira dire à mademoiselle Tanya Wexler qu’elle filme au XXIème siècle ? Pire, qu’elle y vit ?
Sur un sujet rigolo (l’invention du vibromasseur dans la prude Angleterre victorienne*), Tanya Wexler – qui vient pourtant du cinéma indépendant – n’a en stock qu’une comédie fadasse à proposer, avec des dialogues que ridiculiserait ceux de My Fair Lady (1964).
Oh My God est mal joué, à commencer par ma chouchoute (Maggie Gyllenhaal), qui campe une suffragette hystérique. Et l’hystérie, c’est bien ce dont on l’accuse (le film s’appelle Hysteria en VO). Franchement, on serait plutôt d’accord. Idem pour mettre ce gandin de Hugh Dancy, bien pâle dans une comédie qui devrait être un peut hot.
Nous aussi, après 95 mn de ce régime basse tension : il est grand temps de changer les piles.
* based on a true story, évidemment
vendredi 22 février 2013
Hitchcock
posté par Professor Ludovico dans [ Les films ]
Pauvre Hitch. Il méritait mieux que ce pitoyable Hitchcock, réalisé évidemment dans une totale perfection hollywoodienne, mais sans l’âme – et le vice – nécessaire à ce beau sujet.
Il aurait fallu un auteur derrière la camera, et pas Sacha Gervasi*. Un David Lynch, un Fincher, un Sean Durkin** ou un Asghar Farhadi : bref un auteur passionné par les tréfonds de l’âme humaine, qui aurait questionné ce sujet comme il convenait. Pourquoi Alfred Hitchcock, au sommet de sa gloire, l’homme qui côtoie Grace Kelly et James Stewart, veut filmer un slasher movie ? Pourquoi, d’ailleurs, ce bourgeois british et bonhomme, marié depuis toujours à la même femme, est obsédé par le sexe et la violence ? Et refuse de faire une thérapie mais parsème son œuvre de références freudiennes ?
Le sujet est ébauché, par la présence d’un vrai tueur en série (Ed Gein) qui vient hanter l’inconscient du réalisateur. Mais il est esquissé, juste esquissé…
Hitchcock se contente d’ânonner ses anecdotes, sur le choix du sujet, les actrices, la censure, la promotion du film. Et se termine comme une belle success story, où un réalisateur mal-aimé de la critique réalise le plus gros triomphe de sa carrière, et où un couple dysfonctionnel (Hitch et Madame) finit par se réconcilier. Heureusement, les deux acteurs sont extraordinaires (Anthony Hopkins et Helen Mirren), ce qui fait passer le temps.
* Auteur du parait-il extraordinaire Story of Anvil, sur le groupe de heavy metal eighties
** réalisateur de Martha Marcy May Marlene
mercredi 20 février 2013
Il Était Une Fois Dans l’Ouest
posté par Professor Ludovico dans [ A votre VOD -
Les films ]
Croyez-le ou non : le Professore n’avait jamais vu de Western Spaghetti, malgré ses origines (la famille Ludovico est évidemment originaire de la campagne florentine, vers Sant’Andrea in Percussina), malgré sa génération, gavée de Sergio Leone, malgré la musique d’Ennio Morricone, malgré Claudia Cardinale… Et malgré le cadeau de Notre Agent au Kremlin : le DVD de Il Était Une Fois Dans l’Ouest attendait patiemment dans sa boîte le bon moment…
Jusqu’à ce jour. Maintenant, j’ai vu Il Était Une Fois Dans l’Ouest. Et ce ne fut pas facile. La première partie laisse la drôle d’impression de regarder un Tarantino, quarante ans plus tôt : perfection stylistique, dialogues ciselés, acteurs hiératiques (trop !), mais narration pas claire et fond inexistant.
Heureusement, l’action se déploie petit à petit, et on découvre le secret de McBain, le mari malheureux de Claudia Cardinale, qui devait, au passage, être la plus belle femme du monde à l’époque. On accepte alors plus facilement les incohérences du scénario (Morton, le semi paralytique, rejoignant miraculeusement Frank, alors qu’il était le prisonnier de Bronson et Robards quelques minutes avant).
Si Leone a les mêmes défauts que Tarantino (c’est à dire une perfection dans le réalisme, oxymoré au ridicule de certaines situations), il réussit en revanche à créer des personnages de chair et de sang. Cheyenne, Jill et Harmonica fournissant un triangle amoureux improbable, mais magique.
On reste scotché devant la perfection et le gigantisme des décors, le cadrage (chaque plan est sublime), les dialogues au couteau de Bertolucci et Argento, et la musique, devenue iconique (qui finit même par cannibaliser le film)…
On tombe amoureux de Claudia Cardinale, veuve courage, à qui Robards adressera ce compliment magnifique*.
La fin, belle et amère, entraîne le film du côté du chef d’œuvre.
* « You can’t imagine how happy it makes a man to see a woman like you. »
lundi 18 février 2013
Shadow Dancer
posté par Professor Ludovico dans [ Les films ]
La bande annonce était alléchante : l’IRA, Clive Owen, Aidan Gillen, le fabuleux maire de Baltimore dans The Wire et le Littlefinger de Games of Thrones, et même Gillian Anderson, notre Scully en blonde quinqua. Et un pitch intéressant : Colette, militante de l’IRA, est arrêtée et retournée par le MI-5 ; si elle espionne sa famille, elle et son fils seront sauvés, sinon, c’est la prison assurée.
Dilemme très bien interprété par la comédienne Andrea Riseborough, prise entre le marteau britannique et l’enclume irlandaise.
Shadow Dancer n’est pas un mauvais film, il mérite d’être vu, mais on aimerait que ça décolle un peu plus. Il reste un goût de trop peu.
samedi 16 février 2013
Zero Dark Thirty
posté par Professor Ludovico dans [ Les films ]
Kathryn Bigelow aime les films couillus. Les vampires couillus, les surfers couillus, les fliquettes couillues, les russes couillus*. Ici, elle est servie : quoi de plus couillu, en effet, que la chasse à Ben Laden ?
Le film a une histoire étrange : le scénario initial racontait la traque ratée de Ben Laden en Afghanistan. Mais voilà que la réalité rejoint la fiction : le chef d’Al Qaeda est retrouvé, et abattu… Que faire de ce nouveau matériel ? comment passer d’un échec à une happy end ? Bigelow réécrit entièrement le scénario et ajoute l’assaut, qui constitue la deuxième partie du film.
On imagine pourtant que la coloration du premier draft devait être bien différente ; une interminable traque amère, qui ne mène à rien. Un film sur l’impuissance, un sujet si rare dans le cinéma américain. Et voilà qu’il faut inverser la tendance du film…
C’est ce défi pourtant que relève Bigelow, qui depuis Démineurs réinvente son cinéma. Après avoir été le parangon d’un cinema hard-boiled avec un cerveau (Strange Days, K-19), puis s’être aventurée dans quelques tentatives esthétiques (Blue Steel, Le Poids de l’Eau), la réalisatrice a radicalement modernisé sa manière de filmer : séquences cuts, caméra à l’épaule, scénario relégué à l’arrière plan (parfois aux dépens de la compréhension).
Mais cette modernité n’est pas qu’esthétique. En refusant de se conformer aux modes éprouvés de la narration (personnages, enjeux, intrigue principale, intrigue secondaire), elle propose un cinéma plus excitant, débarrassé des clichés qui auraient pu polluer un sujet aussi sensible que la mort de Ben Laden. Elle évite ainsi, dans Zero Dark Thirty, tous les pièges, toutes les fautes de goût qu’on pourrait légitimement s’attendre à trouver.
Par exemple, elle ne filme pas Ben Laden. Jamais. Il reste ainsi, pour toujours, le croquemitaine de l’Amérique, une histoire qu’on racontera aux enfants pas sages les nuits de pleine lune. Elle ne crée pas non plus des motivations psychologiques à Maya (Jessica Chastain), petite rousse froide, sans attache, sans ami, qui s’est trouvée la mission d’une vie. Il n’y aura pas de petit frère tué en Afghanistan, ni de boyfriend mort sous les décombres du WTC. Non, ces agents de la CIA sont juste des pros, qui font leur boulot, comme les marins russes de K-19, comme les Démineurs, comme les flics de Point Break.
Cela laisse aussi le temps du débat, et Zero Dark Thirty, assez finement, réussit à poser les bonnes questions : la torture est-elle nécessaire ? Tuer Ben Laden, était-ce une priorité ? Comment prendre la décision de l’assaut, alors qu’aucune preuve formelle n’a été fournie, et que les dommages politiques avec le Pakistan peuvent être considérables ? Kathryn Bigelow passe la parole aux différents points de vue, laissant le spectateur juger.
Reste l’assaut, la deuxième partie, le joyau brut de Zero Dark Thirty. Pour la première fois, on filme la réalité des commandos. Sans pathos, sans affect. Bigelow a refusé d’érotiser sa Maya ; elle refuse tout autant d’héroïser ses SEALs. C’est son coup de force. En évitant les « C’mon you guys », « Let’s move on » et autres « Let’s kill the fucker », Bigelow s’offre son meilleur passeport. Nous sommes avec eux, nous tremblons pour eux, alors que ces personnages viennent seulement de débarquer dans le film, et que nous en ignorions tout, même leur nom. Pire, rien ne nous est épargné : leur froideur à tuer, la technicité de leur métier, leur flegme après. Aucun pathos ne viendra enrichir un personnage. Juste la réalité brute, ce qui est d’habitude particulièrement inintéressant au cinéma.
Kathryn Bigelow garde en fait l’émotion pour la fin, dans un plan sublime, où le personnage, et l’Amérique toute entière, laissera l’émotion la submerger.
* Elle a divorcé de James « King of the World » Cameron, à vous d’en tirer les conclusions