mardi 6 octobre 2026


Notre Salut
posté par Professor Ludovico dans [ Les films ]

Il n’est pas d’ambition plus grande pour un artiste que de faire quelque chose de nouveau : peindre comme on n’a jamais peint, écrire ce qu’on n’a jamais écrit, ou filmer ce qui n’a jamais été filmé.

Emmanuel Marre n’en est qu’à son deuxième opus, mais c’est déjà son ambition : filmer la Collaboration comme on ne l’a jamais filmée. Et réussir.

Cinématographiquement, le réalisateur de Rien à Foutre tente tout : éclairage artificiel, décors actuels, coupes sèches, musiques anachroniques… et à chaque fois, cela marche. On pense au Brutalist, qui faisait le même effet d’inédit.

Mais la grandeur de Notre Salut, c’est évidemment de dépeindre la Collaboration comme jamais. Pas une lutte du Bien contre le Mal, pas une zone grise, mais comme une joyeuse bande de technocrates bien décidés à se faire un trou au soleil de Vichy.

La Collaboration, pour Marre, c’est une corruption. La fainéantise, l’arrivisme, le manque de rigueur morale qui amènent à faire des choses horribles, consciemment ou non. Le héros, Henri Marre (paraît-il l’arrière-grand-père du réalisateur, joué par un grand Swann Arlaud) est en avance sur son temps : il promeut les méthodes de management qui éclosent aux États-Unis. Avec sa boîte de conseil, il a tenté de vendre ses études de marché à droite et à gauche, sans trop de succès. Ruiné dans une France elle-même ruinée, pourquoi ne pas proposer ses services à Vichy, en toute innocence, pour redresser le pays « avec de la méthode » ?

Quand on s’intéresse un peu à cette histoire, on sait que Vichy, ce n’est pas seulement une révolution idéologique. Pas juste un combat entre les idéologues qui rêvent d’en finir avec la Gueuse** (Philippe Pétain, les Royalistes et l’Action Française qui n’ont jamais digéré la Révolution et le Front Populaire), et ceux qui souhaitent avec Pierre Laval la Collaboration avec l’Allemagne pour une Europe unie contre le communisme. C’est avant tout une révolution technocratique, un tremplin pour une nouvelle génération qui remplacent ceux qui ont été chassés (Juifs, Francs-Maçons) ou ont refusé de servir le régime. Une occasion pour petits arrivistes de s’emparer des rouages de la technostructure, avec, au milieu, des places à prendre… Tant pis s’il faut livrer quelques litres d’essence aux Allemands pour « regrouper » ? « rassembler » ? « évacuer » ? les Juifs. Dans une scène clef, Henri choisit le bon terme, l’euphémisme qui est toujours le mot juste dans une technocratie. Marre décrit un apporteur de solution, dans un film qui sonne comme un documentaire sur la Gestion de Projet.

Notre Salut est donc l’antithèse, le vaccin absolu contre Les Rayons et les Ombres. Pas d’excuse, pas de dévoiement tragique, pas de Chute de l’Ange dans Notre Salut, mais la description clinique d’une bureaucratie sans âme. En réalité, le fascisme est toujours là, a toujours été là, et sera toujours là. Le film est voulu comme un avertissement : c’est dans l’absence de sens commun, de frein moral, de colonne vertébrale que le fascisme reviendra. Emmanuel Marre a le génie d’incarner cette idée dans une vaste galerie de personnages dont il détourne les clichés. La secrétaire boulotte et sympa, le jeune cadre dynamique naïf, la tête de facho, la fermière souriante… Chacun apporte une forme de réaction possible aux événements…

A laquelle se superpose un habile fil rouge : Paulette Marre, l’épouse (formidable Sandrine Blancke)***, incarnation d’une certaine pression sociale. Néanmoins, la cantonner à ce cliché de bourgeoise frustrée ne serait pas rendre justice au personnage.

Il y a une dizaine d’années, un documentaire d’Arte sur la Reichsbahn montrait comment la compagnie ferroviaire avait protesté contre la réquisition de ses trains pour Auschwitz. Elle fit payer les retours au prix fort parce que ses wagons… rentraient à vide ! Tout est dit. Indistinctement, tout le monde savait , mais faisait avec.****

On estime aujourd’hui qu’il y a eu environ 500 000 résistants et 100 000 collaborateurs ; le reste – quarante millions de français – ont attendu.

Mais vous, qu’auriez-vous fait ?

* Martin Hannett apostrophait ainsi Stephen Morris, le batteur de Joy Division dans 24 Hour Party People : « Est-ce que tu peux arrêter de jouer de la batterie comme à l’Age de Pierre ? »
** Dans un très beau plan, une machine à écrire efface la République et la remplace par l’Etat Français.
*** Le film est basée sur la correspondance des arrières grands-parents du cinéaste
**** Sur un plan plus personnel, la mère du Professore avait de belles nappes brodées d’un « D ». Interrogée sur le sujet, elle répondit naïvement que ces nappes appartenaient à des clients juifs de sa mère, blanchisseuse, « partis pendant la Guerre »


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