jeudi 23 juin 2005


La Valse à Trois Temps
posté par Professor Ludovico dans [ Le Professor a toujours quelque chose à dire... ]

Vous faites (probablement) partie comme moi des quelques lecteurs de Libération, journal dont le tirage est inférieur au Télégramme de Brest, mais, pour ce qui nous occupe, bien plus influent que son collègue breton. Vous lisez, avec un plaisir certain, la critique cinéma dudit quotidien, dont vous avez parfois du mal à suivre la politique rédactionnelle. Ca tombe bien : cette chronique est faite pour vous.

Rappelons le contexte : le lecteur de Libé :

  • lit Le Parisien en cachette (c’est simple à lire, et souvent instructif)
  • n’a pas le Droit Moral de lire Le Figaro
  • n’a pas besoin de lire Le Monde (pas assez branché et, dans le fond, trop long à lire et écrit trop petit de toutes façons)
  • achète Télérama (le journal des gens qui disent qu’ils ne regardent pas la télé)

Conscient des attentes de la cible, les critiques de Libé appliquent, peut-être à leur insu, une politique maison vieille comme la veste à velours côtelée de Serge July. Nom de code : la Valse à Trois Temps. Cette politique est basée sur un constat marketing simple. Le lecteur de Libé veut se distinguer. Il achète Libé pour se donner un genre, pour dire les choses simplement. En conséquence, la critique cinéma de Libé doit refléter cette vision décalée du monde, et propose des chroniques souvent rigolotes mais au goût extrêmement changeant. Le but n’est pas d’avoir un avis, mais bien d’être à l’avant-garde du troupeau. C’est là qu’intervient la Valse à Trois Temps.

1er Temps : Etre A L’avant-Garde
Facile. L’Officiel des Spectacles regorge de chefs d’œuvre improbables, de provenances exotiques. Suffit de piocher. Plus le nom du pays est imprononçable, meilleur est le film : Libé nous déniche donc, avec une rare régularité, des Ozu iraniens, des Kubrick ouzbeks, et des Woody Allen finlandais. Un film américain ou espagnol équivalent ne recueillerait que du mépris. Peu importe, cela permet une posture avantageuse : « Je vous ai découvert une petite merveille au Festival d’Amiens ». Par définition, aucun cinéphile moyen n’a la possibilité d’en faire autant.
Autre source intarissable : le cinéma américain indépendant. Exemple type : Hal Hartley*. Si Libé le découvre en premier, ce garçon a toutes les chances d’avoir une double page dans l’édition de mercredi.**

2ème temps : La Confirmation
Difficile. Le public, docile, va voir la petite merveille. Contrit, il se dit que décidément, s’il y a un deuxième film, ça doit être bon. Il s’y rend donc comme un seul homme. Exercice casse-gueule pour le Critique-de-Libé. En dire du bien, ce n’est plus être à l’avant garde (puisque Le Figaro doit en dire du bien, logiquement). En dire du mal est risqué… Le Critique-de-Libé fait souvent dans l’autosatisfaction lors du 2ème Temps de la Valse : « ON VOUS L’AVAIT BIEN DIT : Hal Hartley Abbas Kiarostami Aki Kaurismaki (rayez la mention inutile) est bien le Woody Allen de sa génération… »

3ème temps : Le Reniement
Assez facile. Avec un peu de chance, notre poète finlandais est devenu célèbre, il a peut-être gagné une Palme dans les Alpes-Maritimes, ou une page dans Le Monde. Il est temps pour le Critique-de-Libé de passer en DefCon One. L’heure du massacre a sonné : le poète finlandais s’est fourvoyé, le talent a disparu, le cinéma iranien est « surfait », etc. Dans ces moments-là, le ridicule ne tue pas. A titre d’exemple, Libé avait consacré trois pages au chef-d’œuvre « Susie et les Baker Boys » à sa sortie. Trois ans plus tard, lors de son passage sur les chaînes hertziennes, le critique écrivait sans rire : « à l’époque, nous ne nous étions pas gênés pour dire les faiblesses de ce petit film sympathique ».

Un conclusion s’impose : au lieu de transformer votre quotidien favori en litière pour chat, je ne saurais trop vous conseiller d’archiver soigneusement la critique cinéma. Je vous garantis, rétrospectivement, quelques moments de franche rigolade…

*que j’aime beaucoup, par ailleurs

** dans le même souci de snobisme, Télérama et le Canard Enchaîné, sont très bien placés. Quelques exemples, tirés de ma collection personnelle :
– Le Canard conseillait d’aller voir Rocky IV (et avait démoli Les Aventuriers de l’Arche Perdue)
– Le même Canard a démoli Vanilla Sky, « un film bavard, délayé » lui préférant le « rigoureux (sic)» Ouvre les yeux. Le film américain était peut être une copie éhontée, il améliorait le scénario lourdingue de son modèle espagnol.
– Télérama, qui grâce à sa fabuleuse politique centriste du « Pour-Contre », a botté depuis longtemps le débat en touche


3 commentaires à “La Valse à Trois Temps”

  1. CineFast » Chemin de Damas pour The Wire écrit :

    […] Il n’est jamais trop tard pour voir la lumière ! Dans le numéro de cette semaine de Télérama, l’honorable journal – qui avouons-le, soyons magnanime, s’arrange de jour en jour (ce qui n’est pas le cas de mes deux autres bêtes noires (Canard Enchaîné et Libération) – consacre trois pages laudatives à The Wire, LA série de ces dix dernières années (avec les Sopranos) : « Fresque ambitieuse » « ampleur romanesque » « sommet de la création visuelle contemporaine ». […]

  2. CineFast » Bilan 2008, vu de l -bas écrit :

    […] La lecture de la presse US est indispensable quand on aime le cinéma américain ! Pourquoi, me direz-vous, alors que la France dispose d’un arsenal critique conséquent, avec ses Studio, ses Première, et son trio de comiques troupiers Libé-Inrocks-Canard Enchaîné ? […]

  3. CineFast » Cosmopolis écrit :

    […] Cronenberg, comme d’autres, a subi les affres de la Valse à Trois Temps. Son œuvre a commencé dans les bas fonds du cinéma d’horreur (Chromosome 3, Scanners). Il […]

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