jeudi 10 août 2017


La Servante Ecarlate
posté par Professor Ludovico dans [ Séries TV ]

Cette série, hautement recommandée par le Snake – qui aurait, paraît-il, fait quelques sous-titres – puis par le Rupélien, n’est pas une inconnue. Il y avait déjà eu une adaptation par Volker Schlöndorff avec la magnifique Natasha Richardson (le film n’était pas magnifique, lui).

Le pitch est donc connu : dans un futur proche, la pollution a réduit la fertilité humaine à une peau de chagrin : seules quelques femmes sont en mesure d’enfanter et sont devenues des richesses très convoitées. Réunies dans un ordre religieux, ces Servantes Écarlates sont mises à la disposition des nouveaux maîtres, les Commandeurs, pour créer, comme de bien entendu, une nouvelle race de seigneurs.

Le génie de cette version 2017, orchestrée par Bruce Miller (The 100), est de lui donner les couleurs du temps. L’époque s’y prête, entre l’Amérique réactionnaire de Donald Trump et le califat de Daech. Mais Bruce Miller fait mieux, en utilisant ce qui est déjà en germe dans le livre de Margaret Atwood. Ces servantes écarlates sont bien sûr une allusion à La Lettre Écarlate, où deux protoaméricains tentent de s’aimer dans l’Amérique puritaine du Mayflower.

L’action de Handmaid’s Tale se déroule donc au même endroit, Boston, dans quelques années. Et c’est là qu’opère la magie noire de la série ; en 7 ou 8 ans, l’Amérique n’a pas beaucoup changé, même si elle a basculé dans une dictature théocratique. Les riches roulent en 4×4, dans des banlieues tranquilles comme il en existe tant en Amérique (ou en France). Seulement voilà, on ne voit que cela, parce que l’héroïne, Kate, n’a plus le droit de sortir de ce minuscule univers : la maison, (sa chambre et celle du couple, où elle doit effectuer la Cérémonie, c’est à dire le viol qui permette d’enfanter une descendance au Commandeur), le magasin de fruits et légumes, et parfois, une place, où les servantes lapident une consœur désobéissante.

L’effet de transfert est terrifiant : nous sommes tellement habitués à ces décors, ce mode de vie américain qui est devenu le nôtre : leurs banlieues riches sont les mêmes, leur voitures aussi. Mais voilà, dans ce décor occidental, on vit comme en Arabie Saoudite ou à Mossoul. Oui, soudain, par l’effet de magique de la fiction, cela devient possible, plausible.

Dans l’Amérique de Donald Trump, où pour certains, les dinosaures n’ont pas existé, et où certaines souhaitent garder leur virginité pour le mariage ; où, en France même, on se met à contester l’avortement (et pas dans les fractions islamistes de la population), oui, cela devient subitement possible.

Et la série est très brillante là-dessus, en transférant des images connues dans ce contexte tout aussi connu, par exemple des églises détruites par le nouveau pouvoir (car les chrétiens modérés sont chassés et pendus, sur une grue, comme en Iran). Par un ingénieux système de flashback, on torture le spectateur en montrant les bonheurs simples d’aujourd’hui (draguer en achetant des hot dogs) et la terrifiante vie de demain, où les femmes sont soit des pondeuses, soit des bonniches, et où les hommes doivent se restreindre de tout désir.

Les flashback permettent aussi d’économiser une fastidieuse mise en situation. Par ces retours pointillistes, on découvrira comment, sous couvert de terrorisme, on verrouille progressivement les libertés individuelles. Comment s’installe, jusque dans les esprits, cette théocratie fondamentaliste. Au travers notamment du terrifiant personnage de Serena (magnifique Yvonne Strahovksi, nouvelle Cersei Lannister). Cette femme forte, intelligente, épouse du commandant incane une Lady Macbeth impuissante, symbole de l’ambiguïté du nouveau régime.

Mais c’est sans compter la nouvelle performance hallucinante d’Elisabeth Moss, également coproductrice. La fille du Président Bartlet, la Peggy des Madmen, la Robin du Top of the Lake de Jane Campion réalise une de ses plus belles prestations en Defred, la Servante Écarlate du Commandeur.


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