jeudi 9 décembre 2021


Us
posté par Professor Ludovico dans [ A votre VOD -Les films ]

Après Get out, Jordan Peele enchaîne un nouveau grand film, dans son style si particulier d’horreur sociale. Le cinéma d’horreur a toujours porté en lui une petite part de critique de la société, de la folie de la consommation chez les zombies de Romero, aux teenagers bourgeois 80’s punis dans d’innombrables slashers

Mais on pourrait dire aujourd’hui, comme le fait Michel Ciment, que la part est inversée*. En effet, ce sont les films de genre qui tiennent le haut de l’affiche, même dans les festivals : Titane (Cannes), Parasite (Oscars), etc.

Le cinéma de genre n’est plus contraint dans de petites productions cheap, mais au contraire réalisé avec qualité, et des budgets afférents**. Personne ne va s’en plaindre.

Dans Us, Jordan Peele tisse à nouveau sa toile autour de personnages noirs projetés dans l’horreur pure. Une famille aisée se trouve soudain confrontée à ses doubles, qui lui ressemble trait pour trait. Pourquoi sont-ils là ? Que veulent-ils ? Le film passe alors au slasher, avec beaucoup de talent et d’humour.

La seule faiblesse du film réside dans la scène d’explication sur l’origine des doppelgangers, pas très claire et, pour tout dire, un peu inutile. Pour paraphraser Hitchcock, on aurait aimé que rien ne soit dit.

Mais hormis cela, c’est la perfection.

* Ciment se plaignait plutôt de la primauté donnée désormais aux films de genre (Titane Palme d’Or), versus des films plus conventionnels.

** Us a couté 20M$, La Nuit des Morts Vivants avait couté 114 000$ en 1968.




mardi 7 décembre 2021


House of Gucci
posté par Professor Ludovico dans [ Les films ]

D’où l’intérêt de ne pas spoiler : quand on ne connaît pas une histoire, elle est toujours intéressante. On déteste les biopics, ici, mais comme on ne connaît pas cette affaire Gucci, il suffit de ne pas s’intéresser au film pour arriver frais comme un gardon au MK2 Bibliothèque.

Et on se passionne pour cette histoire de mariage entre une pauvre petite secrétaire (Stefani Germanotta, aka Lady Gaga) et un riche héritier Gucci (Adam Driver). Car ces deux-là font vraiment la différence, deux énormes performances d’acteur. Lady Gaga est épatante en Patrizia Reggiani, épouse possessive et/ou amoureuse arriviste, et reste suffisamment subtile pour qu’on n’arrive pas à choisir entre ces deux options. Le talent d’Adam Driver n’est pas une surprise, mais on suit avec intérêt l’évolution de Maurizio Gucci. Héritier gauche, amoureux coinçouille, employé débutant chez Gucci coaché par son épouse, jusqu’à l’homme d’affaires carnassier et insensible. Ces deux-là volent le film, et c’est tant mieux.

Le reste malheureusement est très faible. Al Pacino n’a pas grand’ chose à jouer, Jared Leto en fait des tonnes dans une prestation totalement ridicule, Salma Hayek n’est pas bonne non plus. Seul Camille Cottin, à qui on donne peu de choses, mais qui en fait beaucoup, sauve la fin du film.

Mais encore une fois House of Gucci est intéressant, distrayant, et donne envie de lire le livre de Sara Gay Forden.

On a connu pire au cinéma.




jeudi 2 décembre 2021


Old Joy
posté par Professor Ludovico dans [ A votre VOD -Les films ]

Old Joy est peut-être le moins intéressant de la filmographie de Kelly Reichardt. Partant une nouvelle fois d’un argument minuscule, elle en extrait cette fois-ci très peu.

Deux copains décident de partir en balade dans les Cascade Mountains. La petite rando de trentenaires va virer à l’épiphanie coming of age. Mark (Daniel London) a un job, et va bientôt de venir papa. Kurt (Will Oldham) est plutôt bohème, et se laisse porter par le vent. Leur balade – et le film donc – sont le constat de leur routes désormais divergentes.

A l’instar des personnages qui perdent un moment leur itinéraire, il semble que Kelly Reichardt ne sache pas quoi faire de cette situation. La cinéaste laisse ses personnages en suspension, mais aussi le spectateur. Pas désagréable mais pas passionnant non plus.




mercredi 1 décembre 2021


Wendy et Lucy
posté par Professor Ludovico dans [ Les films ]

On peut faire du cinéma avec très peu de choses : une jeune femme, un chien, un parking de supermarché. Un film sur l’errance, mais qui restera immobile, stuck inside Oregon with the Fort Wayne Blues again, pendant 80 minutes.

Dans une de ces indistinctes villes américaines, horizontales et répétitives, où les seuls repères sont les Walgreens et les stations-services, une jeune femme (Michelle Williams) est en route pour un avenir meilleur : l’Alaska, qui promet enfin de l’emploi, enfin un endroit où dormir, enfin un endroit où se nourrir.

Mais sa voiture tombe en panne dans l’Oregon, dans une ville dont on ne saura jamais le nom. Si ce n’est qu’elle est à mi-chemin entre son départ de Fort Wayne (Indiana) et sa destination, Ketchikan (Alaska).

Kelly Reichardt aime cette immensité de l’Amérique, mais là, elle renonce justement à la filmer. En serrant le cadre autour de son actrice, l’enfermant dans ce non-lieu, les seules informations qui nous parviennent sont sonores et envahissantes. Sirène de train, voitures qui passent en coup de vent, vibration permanent de l’air conditionné. Wendy erre, mais dans un espace intérieur.

Elle n’a pour seul compagnon que sa chienne Lucy, et ne rencontrera que des personnages épisodiques : des hobos qui la conseillent sur l’Alaska, un vieux vigile de supermarché, un jeune vendeur discipliné, etc.

Mais elle va vite perdre Lucy et consacrer toute son énergie, et ses maigres dollars à la retrouver.

Cela semble peu. Le film est court mais peut paraître long. Tout y est lent. Mais c’est mal connaitre la méthode Reichardt, qui engendre systématiquement ce genre de réaction. Des films faibles, en réalité très forts. Car le slow-movie de Kelly Reichardt vous amène, imperceptiblement – mais lentement et sûrement – là où il doit, c’est-à-dire à l’émotion.




mercredi 1 décembre 2021


Kelly Reichardt
posté par Professor Ludovico dans [ A votre VOD -Les films -Les gens -Pour en finir avec ... ]

On réalise qu’on a oublié de vous parler des films de Kelly Reichardt, que Le Grand Action a pourtant la bonne idée de diffuser en intégralité depuis la rentrée. On avait jusque-là eu accès uniquement aux quatre films de la réalisatrice sortis en salle depuis 2010 : La Dernière Piste, Night Moves, Certaines femmes et First Cow.

Mais là, c’est l’occasion de redécouvrir les premiers films fondateurs de ce style Reichardtien si particulier, totalement indépendant et féministe. Des films low fi, tournés avec des amis d’Hollywood (Todd Haynes à la production,  et Jesse Eisenberg, Michelle Williams, Kirsten Stewart, Laura Dern comme acteurs)

Au programme : River of Grass (1994), Old Joy (2006), Wendy et Lucy (2008). On y revient. Et on parlera aussi de l’excellent dernier : First Cow.




mercredi 17 novembre 2021


Ninotchka
posté par Professor Ludovico dans [ A votre VOD -Les films -Pour en finir avec ... ]

Il y a des cinéastes avec qui on n’est pas en affinité, sans vraiment savoir pourquoi. Dans les années 80, nous arrivions à Paris, tel un Rastignac des Yvelines. Le célèbre IUT-Paris V Communication d’entreprise était infesté de jeunes garçons du XVIème arrondissement qui n’avaient pas réussi à intégrer Dauphine, ou de filles (du même arrondissement) qui n’avaient pas – encore – trouvé de mari. En tout cas, c’étaient des parisiens qui fréquentaient les cinémas du Quartier Latin depuis leur tendre enfance, dès que leur grand mère avaient pu les emmener voir Les Aristochats. De sorte que la cafétéria de l’Avenue de Versailles bruissait des rétrospectives vachement bien qu’il fallait absolument voir : Hitchcock et Lubitsch…

Mais le Professore Ludovico, pauvre mais déjà snob, n’avait absolument pas envie, selon le mot fameux d’un comparse, de « pointer au chef d’œuvre »… Peut-être parce qu’il y décelait, indistinctement, une forme de choix bourgeois, et de pure convention sociale : voir des vieux films plutôt que plonger dans l’excitant cinéma eighties : Birdy, Blade Runner, ou La Fièvre au Corps

Quarante ans plus tard, voilà Ninotchka sur OCS, un des waypoints obligatoires de la cinéphilie, de surcroit recommandé par le Rupellien. Poussé uniquement par le nom du film et la présence de Garbo, (et sans comprendre qu’il s’agit d’un Lubitsch), on se jette donc sur Ninotchka.

En deux mots, trois russes (sosies de Lénine, Trotsky et Staline), sont à Paris pour vendre des bijoux de l’aristocratie tsariste. En face, le Comte d’Algout (Melvyn Douglas), playboy parisien, cherche à récupérer ces bijoux pour le compte de sa maîtresse, la Grande Duchesse Swana.

Vite distraits par les plaisirs de la vie parisienne, les trois russes sont vite rappelés à l’ordre par l’envoi du commissaire politique Ninotchka (Greta Garbo), inflexible héraut de la révolution prolétarienne. Mais évidemment, la camarade Nina Ivanovna Yakouchova va tomber dans les bras du comte, puis se laisser séduire par les charmes du capitalisme.

Si le début avec les 3 stooges russes est plaisant, le film est très vieillot et l’histoire d’amour est tout sauf plausible. Greta Garbo a été belle, mais ne l’est plus en 1939*, Melvyn Leroy encore moins… Le rythme se traine à la vitesse du transsibérien et le film est affreusement pataud dans son anticommunisme primaire – et c’est un fan de Michael Bay qui vous le dit !

*C’est d’ailleurs son avant-dernier film.




lundi 15 novembre 2021


The French Dispatch
posté par Professor Ludovico dans [ Les films ]

Chez Wes Anderson, il y a tout ce qui normalement devrait irriter le cinéphile : un style, certes unique, mais répétitif (cadre carré, regard caméra, travelling latéral, maquettes, etc.) Toujours la même mécanique scénaristique, du général au particulier, répétée à l’envi. Des personnages stéréotypés, dans des univers qui le sont encore plus.

Vingt ans plus tard, The French Dispatch ne change rien à l’affaire. Les Royal Tenenbaums newyorkais sont réincarnés en midwesterns exilés à Angoulême, France. Mais le changement de carte postale n’affecte nullement le cinéaste : de l’Inde à Rhode Island, de la Mitteleuropa au Japon, rien ne change sous le soleil andersonnien.

Et ici, à Angoulême, la magie opère de nouveau. Car derrière cette âme d’enfant qui construit encore et toujours la maquette du Calypso, fait tourner ses trains électriques et ses Circuit24, et qui joue aux Playmobil avec ses personnages, il y a un cerveau d’adulte.

Dans tous les films de Wes Anderson, même ceux directement destinés aux enfants, les problématiques restent sérieuses : les parents absents (Fantastic Mr. Fox), la pollution (L’Île aux Chiens)… Même si The French Dispatch est plutôt léger et comique, la mort et la folie rôdent.

On ne peut pas dire qu’on rit à chaque instant, mais ce qui est sûr, c’est qu’à la fin on pleure.




samedi 30 octobre 2021


Stardust
posté par Professor Ludovico dans [ A votre VOD -Les films -Les gens ]

Bowie aime les biopics. Ou les biopics aiment Bowie. Après Velvet Goldmine, ce sont des inconnus avec peu de sous qui s’y collent. Précédé d’une note catastrophique et d’une réputation ad hoc, Stardust débarque directement sur OCS. Pourtant il est loin d’être nul, le film de Gabriel Range, surtout si on le compare aux autres biopics musicaux (Ray, Bohemian Rhapsody, All Eyez on me)

Stardust remplit toutes les cases de ce que devrait être – et n’est jamais – un biopic. D’abord, il a un point de vue : David Bowie devient David Bowie pour ne pas devenir fou comme son frère, grand schizophrène. Bowie sera un schizophrène de scène, camouflant le vrai David Robert Jones sous des identités changeantes : Ziggy Stardust, Major Tom, Thin White Duke, Alladin Sane. Sûrement pas un scoop pour la Bowiesphère, mais néanmoins un bon point…

En se centrant sur la période pré-Ziggy, et en particulier sur une tournée calamiteuse aux Etats-Unis, Range dresse un portrait assez fin de Bowie (très bon Johnny Flynn) et de sa relation compliquée avec Angie (Jena Malone, qui explose ensuite dans Too Old To Die Young).

Certes, on a droit à la happy end conventionnelle : Bowie sauvé par sa transformation en Ziggy, le personnage-concept qu’il est le seul à défendre. L’éternelle héroïsation « seul contre tous » du biopic, comme si l’art se faisait tout seul.

En réalité, l’histoire de David Bowie commence, et Ziggy est loin d’être une happy end. Mais pour cela, il faudra voir (ou revoir) l’excellent Velvet Goldmine de Todd Haynes, qui reprend la saga Bowiesque là où Stardust se termine, sur un ton beaucoup plus fictionnant et mystique.

Stardust n’a pas cette ambition, ou, en tout cas, son ambition est toute petite. Mais dans cadre, il réussit.

 



mercredi 27 octobre 2021


Return of the Secaucus 7
posté par Professor Ludovico dans [ A votre VOD -Les films ]

Depuis la révélation Passion Fish et Lone Star, on avait noté soigneusement sur notre Palm Pilot les films de John Sayles. Le cinéaste avait ébloui nos années 90, la grande époque du cinéma indépendant façon Hal Hartley, Steven Soderbergh, ou Harmony Korine.

Mais le cinéma de Sayles était invisible : trop américain pour le cinéma « cultivé » français, trop « cultivé » pour les américains. Pas de DVD, pas de diffusion TV, et rien sur les plates-formes de streaming*.

Et patatras, voilà qu’on apprend au détour de Libération que la Cinémathèque Française organise une grande rétrospective. On se jette d’abord sur AlloCiné – le site le plus buggé de France depuis Day One – puis on se replie sur le site de la Cinémathèque : une vraie rétrospective, avec toute notre ToDo list : The Secret of Roan Inish, The Brother from Another Planet, Baby, It’s You, Lianna, et Return of the Secaucus 7

Malheureusement, on travaille, et on ne peut pas tout voir. Donc priorité est donnée au premier film, Return of the Secaucus 7. Nous voilà donc tranquillement installé dans la salle quand un fâcheux s’empare du micro, et l’on se dit qu’on va avoir une demi-heure d’exégèse oiseuse, mais non. « Mesdames et Messieurs, je vous demande d’applaudir… John Sayles ! ». Le Maître était dans la salle ! Prototype du septuagénaire américain, cool et élégant, le Johnny nous narra en dix minutes chrono la genèse de son premier film. Simple romancier, scénariste sur les films série B de Roger Corman, John Sayles avait gagné 40 000 $ pour écrire le Piranha de Joe Dante. Il les investit sur ce premier film. Lui qui n’avait passé qu’une journée sur un plateau, ses camarades acteurs et techniciens guère plus, bouclèrent ce Return en cinq semaines…

C’est évidemment la faiblesse – et tout le charme – du film. Le montage est abrupt, et parfois hasardeux, l’image 16 mm très granuleuse, mais voilà : John Sayles a quelque chose à dire. Un petit sujet qui n’intéresse plus grand monde aujourd’hui : la vie, tout simplement. L’éternelle histoire coming of age d’une bande de trentenaires qui se retrouvent dans une maison de campagne**. L’occasion de comprendre qu’on n’a plus vingt ans, que des choix importants se profilent (le couple, le mariage, les enfants, la carrière, devenir chanteur de country ou renoncer à ses idéaux et faire du fric). Et constater l’écart qui se creuse avec les copains laissés au bled, devenus garagistes, tandis qu’on fait carrière à Washington… Malgré ses acteurs débutants***, Return of the Secaucus 7 finit petit à petit par nous gagner. À la fin, John Sayles a installé la petite musique inimitable qu’il va développer dans une vingtaine de films.

« La plupart des films [de John Sayles] sont à la pointe des grandes préoccupations de reconnaissance sociale, identitairetout en se refusant aux platitudes des discours bornés, péremptoires, du «film à sujet»» , constatait Camille Nevers dans son excellent article consacré au cinéaste dans Libération. « Latinos, Amérindiens, noirs, homosexuels, femmes, pauvres, étrangers, ruraux, les opprimés habitent ce cinéma en refusant de se laisser fixer sur une seule identité ou une fiction bouclée… »

 Rien de plus ? Rien de moins, en tout cas.

* Depuis, certains films sont disponibles sur Amazon et Canal+

** On a souvent prétendu que Lawrence Kasdan s’en était inspiré pour son Big Chill, ce que le cinéaste a toujours nié.

*** L’occasion de découvrir les début de Gordon Clapp (le Medavoy de NYPD Blue) ou David Strathairn (qui va devenir l’acteur fétiche de Sayles, puis faire carrière sur le tard : Good Night, and Good Luck, Lincoln, The Expanse…)




lundi 25 octobre 2021


Dune, part two: l’adaptation impossible
posté par Professor Ludovico dans [ Hollywood Gossip -Le Professor a toujours quelque chose à dire... -Les films -Pour en finir avec ... ]

Dune n’est pas fait pour le cinéma. Deux adaptations recensées (Lynch, Villeneuve), quatre projets connus (Jodorowsky, Scott, Berg, Morel), et plein d’autres dans les cartons : que des échecs.

Précisons notre pensée : Dune n’est pas fait pour être adapté dans le modèle Hollywoodien de cinéma. Pas parce qu’il est inadaptable pour les raisons habituellement évoquées (complexité de l’intrigue, longueur du roman…), mais parce qu’il ne peut pas fonctionner dans le business model qui fait tourner l’édition et le cinéma américain.

Où est le problème ? Dune est le livre de SF le plus vendu dans le monde, 12 millions d’exemplaires à ce jour. La famille Herbert a gagné des millions avec l’œuvre de Frank, et continue d’en gagner autant avec les prequels et autres sequels. Les Herbert veulent leur Seigneur des Anneaux, un film qui batte des records, même s’il n’est pas fidèle à l’œuvre*. Pourvu qu’il « développe », selon le langage entrepreneurial d’usage, « la franchise Dune »…

Mais le livre d’Herbert est avant tout un drame Shakespearien. Il ferait une bonne pièce de théâtre : l’essentiel de l’intrigue se déroule dans des palais, et se base sur des conciliabules, des apartés, et quelques duels à l’épée. Les batailles que l’on voit dans les films sont hors-champ, brièvement évoquées dans le livre. Dune est en réalité un film d’auteur à 10 millions de dollars, et pas à 160**. Un film pour adultes, qui parle de pouvoir, de politique, de mysticisme et d’écologie. Hamlet meet Star Wars. Il lui faut du temps, et pas de l’argent. Un artiste – disons européen pour simplifier – préférerait probablement que l’on adapte son livre ainsi, mais pour les Herbert (et les américains en général), il est inimaginable – question d’ego autant que d’argent – de faire un « petit » film sur Dune.

L’adaptation doit donc être spectaculaire : vers des sables, batailles, et encore des batailles pour attirer un public qui veut un peu plus de divertissement que de réflexions mystico-écologiques. Spectaculaire veut dire cher. S’il coûte cher, il doit rapporter beaucoup plus. Sachant qu’on ne vendra pas de Happy Meal Harkonnen, de couette Chani, ni de radioréveil Paul Atréides, il doit rapporter encore plus.

Il faut pour cela faire un film qui plaise à un public large, 13 ans et plus. La recette est simple, il faut gommer certaines aspérités : sexe, drogue, complexité morale ou politique… Pas de chance, c’est exactement ce dont parle Dune.

Le thème principal de la saga, c’est le rapport douteux que l’humanité entretient vis-à-vis des hommes providentiels. Frank Herbert écrit son livre en 1963, en pleine Kennedy mania. Son livre est une alerte contre l’adoration quasi mystique pour la famille du Président, qui fait perdre de vue les véritables enjeux du pouvoir.

Car même armé des meilleures intentions, le pouvoir corrompt. Paul, héros libérateur de Dune deviendra dictateur sans pitié dans Le Messie de Dune.

Une histoire somme toute bien éloignée de tout ce qui fait le divertissement hollywoodien, des Pixar-Disney moralistes à Star Wars et autres Avengers. Aucune trace du Voyage du Héros cher à ces films, mais plutôt l’inverse ! Certes, Paul est initié aux arcanes du pouvoir par ses mentors, il est confronté à des expériences douloureuses et rencontre des alliés inattendus. Mais le Bien ne triomphe pas, et Paul ne rentre pas à la maison pour améliorer le monde. Au contraire, sa prédiction se réalise : un Jihad terrible commis en son nom se répand dans l’univers, « faisant pire » – selon les mots mêmes de Paul – « qu’Adolf Hitler ».

On pourrait lister à l’infini tous les thèmes qui ne « passent pas » le test du business model Hollywoodien : la religion, outil cynique de gouvernement, la drogue comme acquis culturel des Fremen, le sexe comme outil de pouvoir, l’homosexualité malsaine du Baron, ses pensées incestueuses sur son neveu… Tous sujets traitables dans un film adulte signé Lynch, Cimino ou Kubrick, mais pas dans un Dune Spielbergo-Lucasien…

Les Star Wars, les Marvel ne sont pas confrontés à ces problèmes : depuis l’invention du Blockbuster en 1977, ces franchises sont, sui generis, faites pour le grand public, notamment adolescent. Les sujets problématiques n’ont pas besoin d’être enlevés, car ils n’y ont jamais été.

Dune, lui, est un oxymore : un drame shakespearien coincé dans un univers à grand spectacle. Il a un petit frère : le Trône De Fer, qui comporte son lot de sexe, de politique et de morale machiavélienne : mais, comme par hasard, on en a fait une série pour HBO.

Et par le plus grand des hasards, c’est HBO qui diffuse*** sur sa toute nouvelle plateforme de streaming, le Dune de Villeneuve. Ironie des ironies ! Car c’est évidemment HBO qu’il faudrait à Dune : douze épisodes d’une heure, pour un public d’abonnés adultes, ayant payé pour ne pas être censuré de sexe, de drogue, de complexité morale ou politique…

Que cela n’ait pas été imaginé reste un des plus grands mystères de l’Univers Connu. Mais comme chacun sait, il existe bien des dictons sur Arrakis : « Lourde est la pierre et dense est le sable. Mais ni l’un ni l’autre ne sont rien à côté de la colère d’un idiot. »

* Frank Herbert aurait probablement eu la même réaction. Il avait validé le film de Lynch.

** Au final, le film de Villeneuve coûte 165 millions de dollars et est censé en rapporter au moins le double. Le dernier Star Wars a rapporté 2 milliards.

***Le monde cruel d’Hollywood a vu ces derniers mois un réalisateur reconnu (Villeneuve) se battre avec la maison mère (la Warner) pour que son film soit diffusé sur grand écran, plutôt que servir de produit d’appel à HBOMax. Le canadien a fini par gagner, Dune sortira aux USA le même jour sur grand écran. Mais jeudi dernier, dans un coup de pied de l’âne dont les studios ont le secret, HBOMax a avancé d’une journée la diffusion de Dune sur sa plateforme. A la fin, c’est toujours le studio qui gagne.