vendredi 23 août 2013


Jobs
posté par Professor Ludovico dans [ Les films ]

En 1912, Joseph Conrad – l’auteur d’Au Cœur des Ténèbres et de Nostromo mais surtout ancien marin au long cours -, couvre pour The English Review l’enquête, puis le procès du naufrage du Titanic. Il écrit notamment ceci, pour, devant les rodomontades de la White Star Line :

« Une entreprise est un commerce, même si, à la manière dont parlent et se comportent ses représentants, on pourrait bien voir en eux des bienfaiteurs de l’humanité, mystérieusement engagés dans quelque noble et extraordinaire entreprise. »

On pourrait parfaitement appliquer cette formule au fétichisme qui entoure Apple depuis trente ans. Le fétichisme, rappelons-le, consiste à doter un objet banal de capacités magiques : un sac Vuitton serait plus solide qu’un sac de cuir normal, un Mac ne planterait « jamais », etc.

Jobs, le film, n’arrive pas finalement à se débarrasser complètement de ce fétichisme applemaniaque. A l’instar du citoyen lambda, à la fois fasciné et irrité par l’aventure Apple. Les révolutions technologiques et sociétales dont Apple a fait partie, mais pas seuls, du micro-ordinateur, de l’organiseur personnel, du smartphone. Il n’y a pas eu qu’Apple, mais aussi Microsoft, Palm, Nokia… Seul Jobs a réussi (et voulu) faire de sa vie un roman. Et maintenant, un film.

Jobs fait donc l’éloge, en demi-teinte, mais l’éloge quand même du « génie » Steve, l’Homme-qui-a-Changé le Monde-et-l’a-Rendu-Plus-Cool. Il est également assez malin pour chercher à satisfaire les anti-Steve Jobs, les contempteurs du très paranoïaque, très égoïste, très dur en affaires Mister Jobs. Procès à charge et à décharge, Jobs alterne les banderilles (patron égoïste, designer hystérique, père irresponsable) et les bouquets de fleurs (visionnaire, seul contre tous, victime des grosses corporations…) : sans liberté de blâmer, il n’est pas d’éloge flatteur.

C’est malin, parce qu’il est difficile de juger le film, au final. Tellement équilibré qu’il n’offre que peu de prises à l’analyse critique.

Jobs est pourtant filmé n’importe comment (le plan LSD dans les champs de blés), lourdement dramatisé à certains moments (le départ de Wozniak), sous dramatisé à d’autres (le retour de sa fille Lisa) : Jobs est un mauvais film, techniquement parlant. Qui souffre affreusement de la comparaison avec une tentative récente de biopic hi-tech. Mesurer Jobs à l’aune de The Social Network démontre le génie de Fincher, si quelqu’un en doutait encore.

Mais pour son bonheur, le film de Joshua Michael Stern est porté par Jobs lui-même, c’est à dire Ashton Kutcher, qui est tout simplement extraordinaire. Pour cela, et pour revivre avec un peu de distance trente ans de storytelling Apple, ça vaut le coup d’aller voir Jobs.


Un commentaire à “Jobs”

  1. James Malakansar écrit :

    Deux corrections Her Professor :

    « un sac Hermès serait plus solide qu’un sac Vuitton normal »
    ;-D

    « Il souffre également la comparaison avec « Les pirates de la Silicon Valley » avec Noah Wyle également excellent dans le rôle de Jobs et dont l’histoire plus centrée sur les relations Jobs Bill Gates réservait une dramaturgie plus affirmée et moins égomaniaque.

    https://fr.wikipedia.org/wiki/Les_Pirates_de_la_Silicon_Valley

    (extrait de la page Wikipedia sur les Pirates de la Silicon Valley)

    « Steve Wozniak affirme sur son site web que le film est en grande partie exact, bien qu’il note que certains détails et événements aient été parfois simplifiés, ou beaucoup romancés. Il remarque aussi que les personnages du film sont aussi très fidèles à leurs originaux. »

    « Lors de la Keynote Apple durant la Macworld Expo le 21 juillet 1999 à New York, Noah Wyle apparait sur scène en lieu et place de Steve Jobs. Habillé de manière similaire (jean bleu, pull noir à col roulé), il lance sous les cris de foule « This is going to be a great Macworld ». Après une courte imitation de Jobs, il est ensuite rejoint par ce dernier qui lui montre comment bien l’imiter, mais affirme que Wyle est un meilleur Jobs que lui-même. Malgré le portrait un peu négatif de Steve Jobs dressé dans le téléfilm, il répond à Wyle qu’il ne s’agit que d’un film et réplique sur un ton ironique que pour rendre les choses équitables, il pourrait lui obtenir une apparition dans Urgences, (série pour laquelle Noah Wyle était connu). »

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