mardi 23 mars 2021


Wild Wild West
posté par Professor Ludovico dans [ A votre VOD -Les films ]

Se serait-on trompés sur Wild Wild West ? Quand le film sort en 1999, c’est la bronca, menée notamment par le Professore, avant même d’avoir vu une seule image… On y décele déjà les prémices de la Cancel Culture : James West, notre vénéré Robert Conrad, un acteur qui à lui seul, dans son petit pantalon de velours violet, avait questionné les tréfonds de notre hétérosexualité, était remplacé par un acteur noir, Will Smith, (que nous aimions tout autant), mais qui n’était pas, au grand jamais, James West !

Le trauma était immense : rappelons que Les Mystères de l’Ouest, c’était la série de notre enfance. Nous avions huit ans, et La Une est à Vous la diffusait en fin d’après-midi, de sorte qu’il fallait courir pour rejoindre sa mère à la messe de 18h. Pendant le sermon, on reproduisait les péripéties d’Artémus Gordon (le grappin qui sortait de la botte se fichait – au moins dans notre imagination – sur le pilier de la nef), jusqu’à ce que la mère se demande ce qu’on fichait à gigoter comme ça ; question à laquelle nous ne pouvions évidemment pas répondre, puisque envoyé d’Ulysse S. Grant en personne !

Puis le film sortit, nous mettant particulièrement en rogne. Nous n’étions pas seuls : Robert Conrad avait refusé de faire un caméo. Nous fûmes récompensés : le film était un terrible échec au box-office. Laissons le mot définitif à maman Smith, quand son fils lui demanda ce qu’elle en pensait : « You’ve done better, my son ! »

Mais depuis, le film passe de temps en temps à la télé, et dégage un charme steampunk bizarre. Et on a subitement envie de le revoir. Et la surprise est là : si le film n’est pas vraiment bon, il a de réelles qualités. Et tout d’abord un véritable sous-texte politique, caché sous les gags, que nous n’avions pas compris il y a vingt ans.

Un James West noir reste évidemment totalement irréaliste après la Guerre de Sécession. Mais c’est totalement assumé par Barry Sonnenfeld et Will Smith ; on pourrait même dire que c’est leur projet. Quand Artemus Gordon (le très bon Kevin Kline) lui propose de jouer le rôle, plus réaliste, de son valet, James West parodie l’accent de l’esclave « Oui Missié, bien Missié ! » Des scènes semblables vont se répéter à plusieurs reprises, où la chute sera évidemment la même : non je ne serai pas ton esclave, non je ne jouerais même pas à l’esclave…

Et puis il y a la scène culte du film, où James West est sur le point d’être lynché par une bande de notables louisianais. L’agent secret prend les devants en se lançant, la corde au cou, dans un discours parodique sur la différence*, qui prend à l’évidence un sens plus vaste : deux siècles après la Guerre de Sécession, un siècle après la fin de la ségrégation, on ne se comprend toujours pas entre blancs et noirs.

Et pour le reste, même si le film est raté, trop long dans sa deuxième partie, parfois moche et lourdingue, il y a beaucoup de choses à sauver. Les répliques fusent, dans une ambiance sexy, entre nos héros, Salma Hayek, Bai Ling (« East meet West »), et les girls de Loveless, qui permettent de retrouver à certains moments l’ambiance de la série originale. Il y a aussi, en mode méta, les imbroglio crypto-gays entre Gordon et West, et bien sûr la prestation réjouissante de Kenneth Branagh en Docteur Loveless. Enfin, Wild Wild West sera un des premiers films à l’ambiance steampunk

Wild Wild West n’est pas Les Mystères de l’Ouest, mais c’est pas mal quand même.  

*Capt. James West: [Whistles] I’d like to have everyone’s attention for a moment. It seems we have had series of major misunderstandings here tonight. First of all, the whole « drummin’ on the boobies » thing. Now in my native land…
Someone in crowd: Georgia?
Capt. James West: Africa. We use drums to communicate between villages. And as you can see by this gal, we could communicate all the way to Baton Rouge. Hell, on a clear night, we might even get Galveston. All I was saying to the gal was, « Hi, how ya doing? My name’s Jim. How’s your momma? » Then there was the whole « Redneck » comment. And I’m sensing that you took that negatively. But let’s break down that word « Redneck ». First word red, color of power, fire, passion. Second word neck… neck… hey I can’t think of nothing for neck right now, but without that you still got red and that’s something to be proud of.




jeudi 4 mars 2021


The Good Lord Bird
posté par Professor Ludovico dans [ Uncategorized ]

De 1855 à 1859, le militant abolitionniste John Brown a ravagé le Kansas en massacrant tout ce qu’il suspectait d’être un esclavagiste. Une épopée qui culmina avec l’assaut d’Harpers Ferry, un village de Virginie abritant un important arsenal. Objectif : s’emparer de ses milliers de fusils et les donner aux noirs, et lancer l’ « insurrection finale » qui libérerait le peuple noir.

Cet épisode de la Guerre de Sécession, célèbre en son temps*, est parfaitement connu des amateurs du Civil War de Ken Burns. Mais aux Etats-Unis, John Brown est un personnage quasi oublié, controversé, peu célébré. Pas de rue John Brown, pas de statue à son effigie. Son fanatisme religieux**, sa folie évidente, son jusqu’au boutisme, ont éclipsé son œuvre. Mais pourtant, deux ans après Harpers Ferry, la guerre éclatait, et elle allait effectivement abolir l’esclavage.

C’est Ethan Hawke qui s’empare de cette histoire, au travers du roman de James McBride, L’Oiseau du Bon Dieu. On y suit l’épopée de Brown, vue par le regard d’un personnage fictif, le jeune Henry Shackleford, adolescent noir obligé de se déguiser en fille, car John Brown (Ethan Hawke) a mal compris son nom.

On le voit, The Good Lord Bird part bizarrement, et cela n’a pas vocation à changer. Car Ethan Hawke prend le parti de la farce, des frères Coen, du Tom Sawyer de Mark Twain, pour raconter cette histoire irriguée de toute part par le drame. Drame de l’esclavage, du racisme, du sexisme. Drame du prophète désarmé, utilisé, manipulé, et moqué… The Good Lord Bird taille au passage un costard (un peu comme 12 Years a Slave) aux abolitionnistes de salon comme Frederick Douglass. The Good Lord Bird va équilibrer en permanence son discours ; pas de méchants blancs d’un côté, et de noirs courageux de l’autre. Appelés à la révolte, les noirs ne rejoignent que rarement John Brown, tout simplement parce que c’est impossible…

Car si l’épopée est souvent drôle, la série va vous plonger subitement, au détour d’un chemin, dans le drame absolu. Pendaison d’une esclave***, ou simple anecdote, The Good Lord Bird est sur le fil du rasoir en permanence : une performance en soi.

Mais comme d’habitude, ce qui compte dans une série ce sont les acteurs. Ethan Hawke, l’habituel séducteur de Julie Delpy (Before Sunset, Sunrise, etc.) livre là une performance habitée. Mais la palme reviendra peut-être au quasi débutant Joshua Caleb Johnson, qui joue Echalote, la jeune Henrietta/Henry Shackleford. D’abord consterné par la bêtise de ce bigot blanc, puis ébloui par sa bonté et la sincérité de sa cause… Nous l’accompagnerons dans cette épiphanie : rigolards au début, pour finir assaillis par l’émotion.

* Victor Hugo, par exemple, plaida pour la libération de John Brown.

** Un des nombreux paradoxes de la Guerre de Sécession : les principaux contempteurs de l’esclavage se comptaient parmi les fanatiques religieux puritains du Massachusetts. La Bible affirmait que les hommes étaient égaux, don l’esclavage ne pouvait qu’être un péché…

*** Illustré du magnifique I Shall Be Released interprété par Nina Simone, à l’avenant d’une B.O. anachronique mais parfaite…




mercredi 3 mars 2021


Full Metal Jacket Diary
posté par Professor Ludovico dans [ Documentaire -Hollywood Gossip -Les films -Les gens ]

Le livre de Matthew Modine est une double rareté. D’abord, c’est un beau livre avec reliure métal, on peut le laisser sur sa table basse. Sauf s’il y a déjà, comme dans Seinfeld, le livre de Cosmo Kramer sur les livres sur tables basses qu’on peut mettre sur les tables basses.

Ensuite, c’est l’un des rares témoignages d’un acteur, franc (et parfois naïf), sur le tournage d’un Kubrick. Il y a bien sûr des confidences de ci de là, la colère de Kirk Douglas sur Spartacus*, le désespoir de Malcolm McDowell, le voyage au bord de la folie de Shelley Duvall, mais là, c’est un livre entier sur un tournage, de la joie d’être casté jusqu’au dernier jour du tournage. Il manque seulement la réception du film, ce qui aurait été intéressant également.

Mais il s’agit bien d’un journal, c’est à dire des impressions au jour le jour d’un jeune homme de vingt-cinq ans emporté dans la tourmente kubrickienne. Comme il le dit d’ailleurs lui-même, c’est une chance que le tournage de Full Metal Jacket dure aussi longtemps, car il laisse matière à introspection et réflexion. Et c’est le sujet le plus passionnant ; les affres de l’acteur au travail.

Certes, Matthew Modine est pacifiste et veut évidemment sauver la planète, comme tout Hollywood. Mais il nous livre surtout la vie d’un jeune comédien réalisant un grand film avec l’un des plus grands génies du cinéma. Modine raconte ses inquiétudes, ses jalousies ou ses mépris des autres comédiens. Sans rien cacher de ses conflits avec Kubrick. 

Ainsi, on va découvrir les caprices de Kevyn Major Howard (Rafterman) qui demande sans arrêt sa bouteille d’Évian, alors que tout le monde crève de soif. Ou son amitié, puis son inimitié, avec Vincent D’Onofrio. En bon comédien de la Méthode, D’Onofrio plonge en mode passif-agressif dans son personnage de Soldat Baleine, qui finit par déborder dans la vraie vie : D’Onofrio se met à haïr réellement son ami Modine.

Et puis il y a les interminables prises de Kubrick, et notamment ces mois passés à tourner une scène devant le muret de Hué, dans le froid novembre londonien censé représenter l’été vietnamien. Ou le cynisme sociopathe de Kubrick qui refuse à Matthew Modine d’assister à la naissance de son fils : « Tu n’es pas obstétricien, tu vas plutôt les gêner, non ? Et comment je fais pour le film, moi ? » Il faudra menacer de se couper la main pour aller à l’hôpital. Mais en bon artiste, Mathieu ne se plaindra jamais. Il n’y a que le résultat qui compte, tant pis pour les souffrances**.

Full Metal Jacket Diary montre aussi un Kubrick ouvert à toutes les propositions. Il n’y a pas de mauvaise idée, et même un simple chauffeur peut faire une suggestion. Mais gare à celui qui critique une idée émise. Ce que fera le jeune acteur, à ses plus grands dépens. Kubrick, déçu, se vengera en consultant tous les acteurs sur le sort à réserver à Joker, le personnage de Matthew Modine. Sans le consulter, évidemment.

L’autre intérêt de ce journal est de comprendre que tout ce qui fait réellement un film se passe en réalité au montage. Modine décrit ainsi de nombreuses scènes qui lui semblent géniales lors du tournage et que Kubrick a finalement coupé : une scène de sexe, souhaitée par l’acteur, avec la prostituée *** ou la décapitation finale de la sniper vietnamienne…

Le livre est rare, n’existe pas en français, mais si vous tombez dessus…

* Dans le Fils du Chiffonier, Douglas raconte que Kubrick essaya de signer le scénario à la place du blacklisté Dalton Trumbo.
** « On ne demande pas à une danseuse si elle saigne des pieds » : Catherine Deneuve à un journaliste qui lui demandait de confirmer que le tournage de Dancer in the Dark s’était mal passé.
*** Et dont le tournage finalement le terrifiera, en ces périodes de découverte du SIDA




lundi 1 mars 2021


Why Hollywood sucks?
posté par Professor Ludovico dans [ Hollywood Gossip -Le Professor a toujours quelque chose à dire... -Les gens -Pour en finir avec ... ]

Le coup fait mal, car il vient de l’intérieur. Rien de moins que de l’acteur Anthony Mackie, le Faucon des Avengers. James Malakansar nous conseille astucieusement une vidéo de 2017 où Mackie, probablement à un ComicCon ou quelque chose d’approchant, explique pourquoi Hollywood sucks

« Avant, le cinéma était une expérience, un truc familial, un événement… Aujourd’hui, les gens vont voir un film parce qu’il va être numéro un au Box-Office, tout en sachant déjà par Internet qu’il est mauvais…

Il n’y a plus de star de cinéma. Anthony Mackie n’est pas une star ! La star, c’est le Faucon ! Avant on allait voir un Stallone, un Schwarzy, un Tom Cruise, maintenant on va voir les X-Men ! Cette évolution vers les super-héros, c’est la mort des stars de cinéma… Et ça fait peur...

On fait des films pour les gosses de seize ans et la Chine, et puis c’est tout. Les films que vous avez vus enfant, Les Goonies, Halloween, The Thing, ça serait impossible à faire aujourd’hui … Les Goonies, c’est maintenant sur Netflix et ça s’appelle Stranger Things. C’est pour ça que les gens ne vont plus au ciné : parce que les films sont nuls… »




vendredi 26 février 2021


In Fabric
posté par Professor Ludovico dans [ A votre VOD -Les films ]

Envoûtant. Sexy. Drôle. Complètement fou. Une fois de plus, Peter Strickland nous envoûte avec son cinéma barré, mélange de Giallo et de cinéma arty des années 70. In Fabric, c’est-à-dire dans le tissu, fait la preuve qu’on peut encore faire du cinéma inventif, sexy et provocateur, tout en se payant le luxe de ne pas se prendre la tête.

Le pitch : une quinquagénaire récemment divorcée achète une robe pour son premier rendez-vous. Mais la vendeuse du magasin (L’excellent Fatma Mohamed, présente dans tous les films de Strickland) est une sorte de harpie victorienne, en robe en dentelle noire, corset serré et lèvres purpurines, chignon imposant. Son patron n’est pas mieux ; regard exorbité et éclairé par en-dessous, tout droit sorti des films de la Hammer

La cliente s’interroge sur la taille de la robe ? « Les dimensions et les proportions transcendent le prisme de nos mensurations ! » Elle hésite devant la couleur, trop voyante ? « L’hésitation dans votre voix ? Bientôt un écho dans un coin des sphères de la vente au détail ! »

Le spectateur est rassuré : il sait qu’il est arrivé dans Stricklandia, monde magique indéterminé, à la fois aujourd’hui et hier, peuplé de papillons et d’ébénistes, d’ingénieurs du son et de femmes de ménage…

Mais la harpie lui vend la robe. Une fois celle-ci enfilée, les ennuis commencent. In Fabric est à mi-chemin entre Suspiria et le Christine de Carpenter ; une sorte de David Lynch drôle qui nous entraîne dans une série de fausses pistes où, à chaque fois, le spectateur jubile. On y verra une critique fellinienne des soldes, une parodie pas si parodique d’Entretien Annuel d’Evaluation, et Brienne de Toth en ado insupportable. Car toi qui entre dans Stricklandia, abandonne tout espoir de réalisme. Pour autant, rien de potache ici, tout est au cordeau, technique, acteurs ou scénario…

Peter Strickland est le génie méconnu de ce début de siècle.

*Dimensions and proportions transcend the prisms of our measurements.
**The hesitation in your voice, soon to be an echo in the recess in the spheres of retail.




mardi 16 février 2021


Katalin Varga
posté par Professor Ludovico dans [ A votre VOD -Les films ]

L’abondance des chaînes de streaming, fait que désormais tout le cinéma – ou prou –  est désormais à notre portée. On s’abonne donc, via Prime Video, à MGM, à MUBI, pour voir les chefs-d’œuvres invisibles de Peter Strickland, Monsieur Duke of Burgundy et Berberian Sound Studio.

On parlera bientôt de son dernier film In Fabric, mais voici donc Katalin Varga, le premier film qui a coûté son héritage au petit Peter. Une fois mis sur la table les 30 000 €, Peter Strickland a pu tourner 17 jours avec une équipe réduite, au cœur de la Transylvanie*. Il en a ramené un film, mais surtout les tropes de son cinéma : les « choses cachées depuis la fondation du monde** » et que le spectateur doit découvrir, une ambiance fantastico-vampirique accolée au monde actuel, et une ambiance mi-sexy, mi-macabre, et des punchlines mystérieuses***. Peter Strickland y a aussi découvert son actrice fétiche, Fatma Mohamed, qui irrigue depuis sa filmographie.

Soyons francs, Katalin Varga n’est pas vraiment au niveau de ses futurs films. Il n’en a pas les moyens, mais les racines sont déjà là. Quand la jeune paysanne éponyme est obligée de révéler à son mari que son fils n’est pas son fils, la voilà jetée sur les routes des Carpathes pour « rejoindre la grand-mère malade »… En tout cas, c’est ce qu’elle dit à son fils.

Un antique chariot à cheval, un enfant, des rencontres, et l’intrigue qui, peu à peu, se dévoile. Où va Katalin Varga ? A Jadszereda… Pour y faire quoi ? Retrouver quelqu’un… Le film serait très basique s’il ne se contentait que de cela. Mais par la musique, le cadrage, Strickland transforme cette épopée dans les Carpates en pur cinéma : zooms étranges, barque qui virevolte en travellings circulaires, musique angoissante, bruits amplifiés… Bientôt le spectateur est ailleurs, mais où ?

La réponse n’a que peu d’intérêt, car il ne s’agit en réalité que d’une chose.

De cinéma.

* Il a galéré ensuite pour se payer une postproduction
** Pour citer René Girard ou le Framekeeper
***« Ne remerciez jamais quelqu’un qui vous indique la route de Jadszereda »




mercredi 20 janvier 2021


Subway
posté par Professor Ludovico dans [ A votre VOD -Les films -Pour en finir avec ... ]

On a le longtemps renâclé à l’idée de revoir Subway. Le film de nos vingt ans était trop important, trop viscéral. Et on ne savait que trop bien ce que le cinéma de Besson était devenu. Quelques scènes du Grand Bleu avait suffi à nous convaincre qu’il ne fallait pas retourner sur les chemins de la jeunesse ; ils avaient changé – nous aussi.

Pour autant, il est difficile d’expliquer aujourd’hui ce que Subway représentait pour la jeunesse de 1985. C’était avant tout un film d’action excitant, drôle, émouvant. Mais surtout, il était fait pour nous, par l’un d’entre nous. Besson n’avait pas fait d’école de cinéma, il sortait de nulle part : c’était l’équivalent punk du septième art. Mais il avait à peu près notre âge, savait ce qui nous émouvait, ce qui nous faisait rire… et il était bien le seul dans le cinéma français ! Si un type comme lui pouvait trouver de la pellicule pour tourner Le Dernier Combat, on pouvait le faire aussi…

Subway incarnait cela, mais plus encore : notre état d’esprit, fait de rébellion et d’arrogance, contre ces horribles années 70, giscardiennes, à la fois hippies et compassées. Subway parlait des Halles où nous traînions. Des catacombes, où nous nous aventurions la nuit venue… De musique, où nous nous lancions…

Le casting de Subway était le reflet parfait de cette génération : Adjani, qui était à trente ans la reine incontestée du cinéma français, Christophe Lambert, qui émergeait, mais aussi Richard Bohringer et Jean-Hughes Anglade, qui incarnaient les outsiders de génie, déjà vus dans Diva ou à venir dans 37°2 Le Matin, autres films cultes de cette génération.

Revoir Subway aujourd’hui, c’est donc se confronter à ce cinéma (qui a techniquement peu vieilli) mais aussi aux valeurs un peu surannées qu’il transporte. Certes, la rébellion bourgeoise d’Adjani à la table du Préfet sonne un peu faux aujourd’hui*, alors qu’elle faisait notre joie en 1985.

Mais le reste tient la route. Besson est le premier à montrer l’autre France, ces immigrés qui font le métro (la fête d’anniversaire, l’haltérophile). Cela a l’air évident aujourd’hui, mais Besson fut le premier, au moins dans ce genre grand public.

Il ridiculise la police, en la personne de Batman** (déjà génial Jean-Pierre Bacri !) et du commissaire Gesberg*** (immense Galabru !), mais derrière la comédie, se profile une belle tragédie : l’histoire d’un enfant blessé, autiste, clown triste et punk (Lambert) qui vole les riches (Adjani) pour monter un groupe de rock. Une vraie tragédie, qui finit mal.

La force du film, c’est à la fois les décors d’Alexandre Trauner, les comédiens, servis par les meilleurs dialogues que Besson écrira : une sorte, – osons la comparaison de l’époque – d’Enfants du Paradis des années 80.

Mais le plus étonnant là-dedans, c’est que tout le cinéma de Besson à venir est dans Subway : le cinéaste ne fera que des copies de ce film : des femmes belles et rebelles (Nikita, Jeanne d’Arc, Lucy), des héros au visage d’enfant (Leon, Arthur et les Minimoys), des voitures dans des courses-poursuite incroyables (Taxi, Le Cinquième Elément), des flics idiots (Taxi) et des adultes défaillants (Le Grand Bleu, Arthur). Mais on ne peut pas faire à cinquante ans le film qu’on faisait à vingt.

C’est toute la force de Subway, et toute la faiblesse du cinéma de Besson.

*« Monsieur le préfet, votre dîner est nul, votre baraque est nulle, et je vous emmerde tous ! »
** « Chier, merde ! Chier !! »
*** « C’est terrible, hein? Cette violence qui sommeille en chacun de nous ! »




mercredi 6 janvier 2021


TéléObs vs Wikipedia
posté par Professor Ludovico dans [ Le Professor a toujours quelque chose à dire... -Les gens ]

Petite anecdote qui démontre, une fois de plus, l’effet dévastateur d’internet sur la crédibilité des « élites ». Et ce, dans notre petite sphère cinéphilique…

L’anecdote : François Forestier publie un petit article sur Alien dans TéléObs, le supplément télé du Nouvel Observateur. François Forestier n’est pas n’importe qui :

François Forestier, né Jacques Zandrowicz le 25 décembre 1947 à Paris, est un journaliste au Nouvel Observateur. Il a collaboré à de nombreuses publications, dont L’Express, VSD, ELLE, Première, Studio magazine et Vogue.

Le Professore n’est pas omniscient, il vient de trouver ces trois lignes dans Wikipédia…

Ce qu’aurait dû faire, a minima, François Forrestier. Car son tout petit article est bourré d’erreurs : « Ridley Scott, réalisateur venu de la pub, invente une histoire de mission commerciale interstellaire parasitée par un visiteur inattendu ». Non Ridley Scott n’est pas le scénariste d’Alien, c’est Dan O’Bannon. « Ridley Scott a une superbe idée : il confie la conception du monstre à Mœbius » Non, le monsieur s’appelle Giger. «[Mœbius] imagine une bête dingue : elle […] se reproduit par parthénogenèse ». Pas du tout, elle insémine des humains. « En plus, elle est fabriquée en « slime » (pâte gluante) et plaît donc aux enfants » Serait-ce un poisson d’avril, dès le 4 janvier ?

On pourra retoquer que tout ça n’est bien grave, qu’il s’agit d’une simple chronique télé, un entrefilet vite oublié… Au contraire, c’est une petite étape de plus vers la décrédibilisation des élites.

Comme F. Forrestier, le Professore aime à sa fier à sa mémoire immense de cinéphile pour rédiger ses chroniques, Mais son cerveau gauche le ramène souvent sur terre : es-tu sûr que Full Metal Jacket est sorti avant Le Maître de Guerre* ? Avatar est-il toujours le film qui a rapporté plus ? Harrison Ford a-t-il tourné avec George Lucas avant Star Wars ? Je vous laisse chercher ces réponses sur IMdB, Wikipedia, et tout ce que ces formidables outils peuvent vous apporter comme réponse…    

Avant Internet, des hiérarchies étaient fermement installées sur leur pyramides de savoir. Si vous étiez prof, journaliste, médecin, garagiste ou cinéphile, vous saviez et le type en face en savait, au mieux, beaucoup moins que vous… Aujourd’hui, le moindre type qui se pointe à la Fnac en connait plus que le vendeur, car il a le savoir du monde entier à portée de smartphone. L’élève peut contester les informations de son professeur. Le malade, proposer une alternative à l’ordonnance de son médecin, etc.

Cela pose évidemment des problèmes, mais ouvre aussi d’immenses opportunités. Quand Gutenberg a permis à tout un chacun de lire la Bible, il a déclenché une immense révolution sociale : la lecture a donné accès à la culture, à la science, et plus rien n’a été comme avant…  

* Copyright Karl Ferenc




mardi 5 janvier 2021


Fargo
posté par Professor Ludovico dans [ A votre VOD -Séries TV ]

Alors que la saison 4 de Fargo se termine, et que tout le monde s’accorde sur ses qualités mais en reconnaissant que c’est un objet différent, plus politique, moins fun, plus adulte, on réalise qu’on n’avait parlé que succinctement de la meilleure série de ces finissantes années dix.

A vrai dire, on a mis du temps à tenter le voyage jusqu’au Minnesota*. Parce que déjà, on avait du mal à imaginer qu’on puisse faire une série sur le chef-d’œuvre des frères Coen, LE film qui les a installés, eux, leur style loufoque, baroque, et pourtant tiré au cordeau, sur le panthéon du cinéma mondial. Ensuite on avait un peu été échaudé par Noah Hawley et son Legion, certes brillant et prometteur, mais brouillon et assez incompréhensible.

Mais voilà, après de multiples relances du Snake, on lance Netflix (ou Salto). Premier bon point, le tacle tongue -in-cheek aux biopics : « Ceci est une histoire vraie. Ces événements ont eu lieu dans le Minnesota en 1987. À la demande des survivants, les noms ont été changés. Par respect pour les morts, le reste est décrit exactement comme cela s’est déroulé. »

Et dès le premier épisode, le Professore ne peut que constater le chef-d’œuvre absolu. Mise en scène, narration, dialogues, dramaturgie, mise en scène, cadrage, son, musique, acteurs : Fargo est la perfection même.

Doublement, car Noah Hawley ose marcher dans les pas d’un autre, tout en laissant ses propres traces. Quel pari risqué, en effet, que de s’attaquer à chef d’œuvre reconnu (le film Fargo), en réutiliser la trame, en reprendre le principe même (la tragédie des idiots), et les principaux ingrédients (la bêtise meurtrière, le happy end paradoxal des « gentils »), en copier les canons esthétiques (cadrage, musique…), pour au final, produire sa propre œuvre, ample, majestueuse et originale…

Triplement, car Hawley arrive à étendre le concept sur quatre saisons, avec à chaque fois une histoire différente, mais en gardant le même esprit… tout en les reliant très subtilement les unes aux autres… et créant au final une sorte de Fargo/Frères Coen cinematic universe

Oui, Fargo est le chef-d’œuvre sériel de ces dix dernières années… Bravo l’artiste !

* Pour les pointilleux, Fargo (la ville) se situe dans le Nord Dakota, mais Fargo (la série) se déroule pour l’essentiel dans le Minnesota.




jeudi 31 décembre 2020


Bilan 2020
posté par Professor Ludovico dans [ Le Professor a toujours quelque chose à dire... -Les films -Playlist -Séries TV ]

Quel bilan tirer d’une année aussi extraordinaire que 2020 ? Sur le plan du cinéma – puisqu’on est ici pour parler de ça – c’était évidemment une année tragique. Mais, malgré les déclarations, non, le cinéma ne va pas disparaître en 2021.

S’il est évident qu’il va y avoir de la casse, il y aura toujours besoin de cinéma, et toujours besoin de salle pour le voir. Et derrière le prétexte COVID, il y a bien sûr – comme toujours – de sombres arrières pensées économiques…

Car cette histoire est vieille comme le monde. Quel que soit le secteur, qu’on parle de carottes ou de cinéma, il y aura toujours des producteurs (ici, les studios), et des consommateurs (le public). Et comme dans tout système économique, il y a toujours des petits malins qui viennent jouer les intermédiaires. Pour projeter des films, il faut des salles. Et pour acheminer et produire des copies, il faut des distributeurs. Depuis les débuts d’Hollywood, les studios s’essaient à l’intégration verticale, de Paramount à UGC, pour maîtriser toute la chaîne de production et ne pas avoir à partager les profits, car ces intermédiaires prennent 20 à 30 %  – chacun – du ticket de cinéma.

Déjà, avec l’avènement du numérique, les studios avaient supprimé un intermédiaire en se débarrassant des copies argentiques ; désormais des gros fichiers, quasi gratuits, à télécharger dans la salle.

Et voilà qu’à nouveau la tentation est grande de se débarrasser carrément de la salle, pour aider au lancement des services de VOD et faire plaisir à Wall Street. Envoyer directement Soul sur Disney+, Dune et Wonder Woman 1984 sur HBO Max. Si la Warner (voire même une partie des spectateurs) peut s’en contenter, l’artiste, lui, ne s’en contente pas.

De sorte que l’on voit une rébellion fortement médiatisée poindre chez ces deux gros blockbusters de l’année, qui refusent que leur Grande Œuvre soit diffusée sur un écran 16 pouces. Demander à Denis Villeneuve, qui peint à la main son Dune sur une toile de quinze mètres de haut sur vingt six mètres de large*, c’est comme demander à Hermès de transformer ses foulards en essuie-tout…

La comparaison avec le Luxe ce n’est pas fortuite : la salle est depuis l’après-guerre le show-room prestigieux où l’on expose les produits (en faisant monter la hype) avant de les distribuer en masse via la télévision.

Mais pas seulement. Il y aura toujours des salles, tout simplement parce que le public le veut. Inviter Justine au MK2 Bibliothèque pour voir le dernier Justice League (et peut-être aller boire un verre), ce n’est pas la même chose que de regarder Ben Affleck sur son canapé…

La base de tous les loisirs, c’est de créer un lieu de rencontre et de sociabilité. Qu’on soit au Gaumont Montpellier, au Parc des Princes, au Théâtre de l’Odéon ou dans un Bar-PMU, les lieux de loisirs sont aussi importants que le loisir lui-même : un endroit où on crée du lien, en débattant ensemble des choses qui nous passionnent…

Après cette longue introduction, que dire de 2020 ? En ayant vu 6 films, le Topten est un exercice aisé :

1 – 1917
2 – Tijuana Bible
3 – Baby Face (une reprise du cinéma pré-code Hays)

Et le Bottom aussi :

1 – Eté 85

Evidemment, c’est côté télé que la cinéphilie a été la plus active, pour les raisons que l’on imagine : 60 films, avec quelques belles découvertes, qui parfois… ne sont pas sorties en salle ! C’est le cas de Prospect et de The Vast Of Night, deux perles SF, mais aussi de Mid 90s, le film sensible et émouvant de Jonah Hill. Mais en réalité, l’année a surtout servi à revoir des vieux classiques comme A La Poursuite d’Octobre Rouge, Des Hommes d’Honneur, The Big Lebowski ou de voir et revoir (4 fois !) First Man

Côté série, pas moins de 43 saisons, avec Dark, The Crown, Fargo, Ratched, Stateless, The Boys, Perry Mason, mais aussi les documentaires comme l’incroyable Tiger King, qui en dit plus sur l’Amérique que bien d’autres films, et les séries sportives toutes plus passionnantes les unes que les autres (Drive to Survive,  Sunderland, Movistar pour ne pas les nommer.)

S’il ne devait en rester qu’une, Tales from the Loop – une Quatrième Dimension plongée dans le mélo familial – serait un bon candidat : mais on retiendra Our Boys (à ne pas confondre avec The Boys), magnifique The Wire israélien, à mi-chemin entre David Simon et Asghar Farhadi…

Une fois de plus, le grand spectacle est au cinéma, mais la subtilité, la maturité est à la télévision…

*C’est, selon Wikipedia, la taille de l’écran du Gaumont Montpellier…




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