{"id":990,"date":"2011-02-05T17:27:17","date_gmt":"2011-02-05T15:27:17","guid":{"rendered":"http:\/\/www.cinefast.com\/?p=990"},"modified":"2011-02-07T23:52:51","modified_gmt":"2011-02-07T21:52:51","slug":"shining","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.cinefast.com\/?p=990","title":{"rendered":"Shining"},"content":{"rendered":"<p>Parmi les promesses non tenues du Professor, i<a href=\"http:\/\/www.cinefast.com\/?p=337\">l y avait celle de chroniquer &#8211; en un an &#8211; tout Kubrick<\/a>.<\/p>\n<p>Essayons d&rsquo;avancer dans cette vaste t\u00e2che en visant l&rsquo;H\u00f4tel Overlook, ses charmants concierges (Nicholson, Duvall) et le petit Danny (Danny Lloyd), qui voit des choses qu&rsquo;il ne devrait pas voir \u00e0 son \u00e2ge : en un mot, <strong>Shining <\/strong>!<\/p>\n<p>L&rsquo;occasion nous en est donn\u00e9e par la diffusion de la version longue, in\u00e9dite en France, par les merveilleux petits gars de TCM. Cessons d&rsquo;ailleurs la pol\u00e9mique tout de suite : la version longue n&rsquo;apporte rien \u00e0 <strong>Shining<\/strong>, si ce n&rsquo;est <a href=\"http:\/\/www.cinefast.com\/?p=974\">de l&rsquo;eau \u00e0 notre moulin anti-director&rsquo;s cut.<\/a>.. Les segments ajout\u00e9s (essentiellement des sc\u00e8nes d&rsquo;exposition) desservent plut\u00f4t la magie du film, explicitant des choses qui sont plus excitantes si elles restent dans l&rsquo;ombre. Autrement dit : dis-moi ce que tu as coup\u00e9, je te dirais si tu es un grand cin\u00e9aste&#8230;<\/p>\n<p><strong>Shining<\/strong>, version courte donc.<\/p>\n<p>Apr\u00e8s le flop public et critique de <strong>Barry Lyndon<\/strong>, Kubrick a certainement besoin de remonter sa cote, en adaptant cet auteur de best-sellers qui monte, Stephen King. Seul <strong>Carrie <\/strong>a \u00e9t\u00e9 adapt\u00e9 \u00e0 cette \u00e9poque-l\u00e0, et les films d&rsquo;horreur commencent \u00e0 faire flor\u00e8s. Mais c&rsquo;est aussi un principe chez Kubrick : \u00ab <em>Je pr\u00e9f\u00e8re adapter des romans de gare, que les chef-d&rsquo;\u0153uvres de la litt\u00e9rature : il y a moins de respect pour le livre, on peut faire ce qu&rsquo;on veut <\/em>\u00bb. Stephen King appr\u00e9ciera*<\/p>\n<p>Mais, surtout, Kubrick est bien d\u00e9cid\u00e9, comme ailleurs, \u00e0 \u00e9difier l&rsquo;\u0153uvre ma\u00eetresse du genre en apportant sa vision du film d&rsquo;horreur. Pour cela, comme d&rsquo;habitude, il travaille dur. Embauche Diane Johnson, une sp\u00e9cialiste de la litt\u00e9rature gothique, pour \u00e9crire le sc\u00e9nario. Se renseigne sur les ph\u00e9nom\u00e8nes para-normaux, fant\u00f4mes, poltergeist, etc. Et en tire une conclusion toute simple, et pourtant in\u00e9dite : les gens qui disent avoir vu des fant\u00f4mes ne d\u00e9crivent jamais des figures \u00e9th\u00e9r\u00e9es, avec un grand drap blanc, qui crient houhou ! <strong>Shining <\/strong>proposera donc des fant\u00f4mes \u00ab normaux \u00bb, qui ressemblent \u00e0 vous et moi.<\/p>\n<p>Et ce n&rsquo;est pas parce qu&rsquo;on est dans un \u00ab roman de gare \u00bb &#8211; excellent au demeurant &#8211; que Kubrick va renoncer \u00e0 ses obsessions : au contraire, comme <strong>Shining <\/strong>est une \u0153uvre  simple, elle sera un v\u00e9hicule encore plus id\u00e9al de la p\u00e9dagogie Kubrickienne. <\/p>\n<p><strong>Le Masque<br \/>\n<\/strong>Chez Kubrick, tout fait masque. Le visage, grima\u00e7ant, ironique, rieur, ou charg\u00e9 de conventions sociales, est pr\u00e9sent dans tous les films du ma\u00eetre : le singe grima\u00e7ant de <strong>2001<\/strong>, le sourire sardonique d&rsquo;Alex ou de ses ennemis, la morgue de Lord Bullingdon, les 3 r\u00f4les de Peter Sellers dans <strong>Dr Folamour<\/strong>, la <em>War Face<\/em> du Soldat Baleine ou du Joker de <strong>Full Metal Jacket<\/strong>, tout est dit. Sans compter le nombre incroyable de vrais masques emplissant l&rsquo;\u0153uvre kubrickienne : les masques-p\u00e9nis d&rsquo;<strong>Orange M\u00e9canique<\/strong>, les masques v\u00e9nitiens d&rsquo;<strong>Eyes Wide Shut<\/strong>, les masques des gangsters de <strong>L&rsquo;Ultime Razzia<\/strong>&#8230;<\/p>\n<p><em>Shining<\/em>, le livre, est tr\u00e8s inspir\u00e9 par <em>Le Masque de la Mort Rouge<\/em>, de Poe ; on trouve d&rsquo;ailleurs ce masque, \u00e0 un moment, dans un ascenseur de l&rsquo;Overlook&#8230; Bizarrement, Kubrick s&rsquo;est d\u00e9lest\u00e9 de cette intrigue dans sa version de <em>Shining<\/em>. Peut-\u00eatre parce que avec des acteurs comme Jack Nicholson, Shelley Duvall, ou m\u00eame le jeune Danny Lloyd, on n&rsquo;a pas besoin de masques ; ils sont des masques eux-m\u00eames. Danny, dans ses silencieux cris de terreur, face aux visons des s\u0153urs Grady ou de l&rsquo;ascenseur d\u00e9versant des hectolitres de sang, Wendy dans son visage de Bugs Bunny <em>desperate housewive<\/em>, puis ensuite, de Bambi aux abois, et enfin, Nicholson, qui trouve certainement son apog\u00e9e dans ce r\u00f4le, o\u00f9 il encha\u00eene les masques du d\u00e9but \u00e0 la fin. Le masque de la conformit\u00e9 sociale (son entretien d&#8217;embauche), ses premiers sourires sataniques, sourcils en accent circonflexes (quand il raconte, avec une jouissance \u00e9vidente, une histoires de cannibalisme \u00e0 son fils), au masque du poss\u00e9d\u00e9 (hurlant dans les couloirs d\u00e9serts), au loup (dans ce r\u00eave atroce o\u00f9 il pr\u00e9voit le massacre de sa famille, son seul moment touchant du film), et enfin, \u00e9videmment, en masque de la mort blanche, zombie ridicule, car ridiculis\u00e9 par sa propre descendance&#8230;<\/p>\n<p><strong>Le conte de f\u00e9es<\/strong><br \/>\nTh\u00e8me sp\u00e9cifique \u00e0 <strong>Shining<\/strong>, mais qu&rsquo;on retrouvera aussi dans <strong>Eyes Wide Shut<\/strong>, le conte de f\u00e9es est la pr\u00e9occupation centrale du film. Durant sa pr\u00e9paration, Kubrick s&rsquo;est beaucoup int\u00e9ress\u00e9 \u00e0 Freud, et \u00e0 <em>La Psychanalyse des Contes de F\u00e9es<\/em> de Bruno Bettelheim. Tr\u00e8s classiquement chez Kubrick, le film aborde les th\u00e8mes habituels de la psychanalyse, mais ne propose aucune explication psychologisante quant aux agissements de ses personnages&#8230;<\/p>\n<p>Mais ici, c&rsquo;est le conte est omnipr\u00e9sent : Shelley Duvall en Petit Chaperon Rouge dans le labyrinthe, Danny en Petit Poucet camouflant ses traces dans celles de son p\u00e8re (je marche dans les pas de mon p\u00e8re ?), Jack jouant au Grand M\u00e9chant Loup (\u00ab <em>Little pigs, little pigs, let me come in. I&rsquo;ll huff and I&rsquo;ll puff, and I&rsquo;ll blow your house in !<\/em> \u00bb) Le film d&rsquo;horreur, qu&rsquo;est-ce d\u2019autre qu\u2019un conte de f\u00e9es des adultes ? Kubrick comprend que cette histoire est universelle, comme les contes de f\u00e9es : le p\u00e8re veut tuer le fils, de peur de perdre sa place aupr\u00e8s de sa femme, le fils doit le tuer le p\u00e8re pour survivre\u2026 <\/p>\n<p><strong>Les mythes grecs<br \/>\n<\/strong>Autant que de contes, Shining est nourri de mythes grecs, \u00e0 commencer par \u0152dipe, \u00e9videmment, le fils qui tue le p\u00e8re&#8230; Comme dans Lolita, comme dans Barry Lyndon, l&rsquo;enfant est l&rsquo;obstacle de la vie de couple. Ici, on voit comment l&rsquo;enfant-Shining, l\u2019enfant qui brille, efface le p\u00e8re et accapare l&rsquo;attention de la m\u00e8re. Dans ce cas, il ne reste au p\u00e8re castr\u00e9 que d\u00e9soeuvrement, boisson, et r\u00eaveries&#8230; Ce qui ram\u00e8ne vite vers les mythes ancestraux, Th\u00e9s\u00e9e-Danny et Ariane-Wendy luttant contre le minotaure dans le(s)  labyrinthe(s) : \u00ab <em>Cette cuisine est un vrai labyrinthe<\/em> \u00bb, dit Wendy \u00e0 Halloran, le cuistot noir. \u00ab <em>Vous n&rsquo;aurez pas \u00e0 vous en servir, Mrs Torrance<\/em> \u00bb. En fait si, pour s&#8217;emparer de l&rsquo;\u00e9p\u00e9e magique-couteau de cuisine\u2026 Mais il y a aussi Eros et Thanatos\u2026.<\/p>\n<p><strong>Le sexe<br \/>\n<\/strong>Th\u00e8me Kubrickien par excellence, la sexualit\u00e9 est ici dans son r\u00f4le classique d&rsquo;Eros : l\u2019opposant, le compl\u00e9ment \u00e0 Thanatos : avoir peur pour \u00eatre excit\u00e9, ou avoir peur d&rsquo;\u00eatre excit\u00e9 ?<\/p>\n<p>Au d\u00e9but de <strong>Shining<\/strong>, on ne pense pas que le sexe va \u00eatre tr\u00e8s important, vu le casting mis en place : Shelley Duvall n&rsquo;est pas Debra Winger, c&rsquo;est le moins qu&rsquo;on puisse dire. C&rsquo;est m\u00eame l&rsquo;antith\u00e8se des grandes pr\u00eatresses Kubrickiennes : Lolita, les putes vietnamiennes de Full Metal Jacket ou Madame Cruise<br \/>\ndans <strong>Eyes Wide Shut<\/strong>&#8230; Non Shelley Duvall, c&rsquo;est l&rsquo;anti-femme : une petite fille, habill\u00e9e n&rsquo;importe comment, ou une m\u00e8re un peu trop protectrice de son fils ; dans tous les cas, une hyst\u00e9rique&#8230; On comprend que son mari se r\u00e9fugie dans l&rsquo;alcool, ou, discr\u00e8tement, mate les serveuses de l&rsquo;Overlook dans le dos de sa femme. <\/p>\n<p>Mais le probl\u00e8me est-il l\u00e0 ? Car on apprend plus tard, lors d&rsquo;une conversation \u00e0 b\u00e2tons rompus avec Satan lui-m\u00eame (ou, Lloyd le barman, son avatar dans les Rocheuses), que Jack a des petits probl\u00e8mes avec sa \u00ab banque du sperme \u00bb&#8230; Jack n&rsquo;a donc pas que des probl\u00e8mes de cr\u00e9ativit\u00e9&#8230; Et voil\u00e0 l&rsquo;homme impuissant, supplant\u00e9 par son fils dans le c\u0153ur de sa femme, bient\u00f4t boiteux, qui cherche l&rsquo;excitation l\u00e0 o\u00f9 il le peut&#8230; Dans le sport, en lan\u00e7ant bruyamment sa balle de baseball contre le mur (un appel \u00e0 madame ?), ou dans ses fantasmes, qui se superposent bient\u00f4t aux fant\u00f4mes de l&rsquo;h\u00f4tel : la femme de la baignoire, l&rsquo;ours c\u00e2lin, etc.<\/p>\n<p>Et il y aussi, de mani\u00e8re tr\u00e8s appuy\u00e9e, deux plans sur les pinups blacks de la chambre d&rsquo;Halloran \u00e0 Miami. Quel sens donner \u00e0 ses plans, tr\u00e8s insistants (deux fois le m\u00eame mouvement de cam\u00e9ra, en champ contre champ, sur le cuistot couch\u00e9 sur son lit ? Quel sens, sinon, celui d\u2019un homme s\u00fbr de sa sexualit\u00e9 ; Halloran est en effet l&rsquo;homme fort de Shining, le vrai p\u00e8re, le vrai mari. Celui qui traverse les \u00c9tats-Unis, brave la temp\u00eate, et sera tu\u00e9 pour sauver Danny et Wendy. C&rsquo;est l&rsquo;ennemi \u00e0 abattre pour Jack Torrance, le \u00ab nigger \u00bb dont parle Grady, le type qui peut te piquer ta femme et ton gosse&#8230; Grady, le type, qui lui aussi n\u2019a pu contr\u00f4ler sa femme et ses filles\u2026<br \/>\n<strong><br \/>\nLe Mal<\/strong><br \/>\n\u00ab <em>Satan, prends piti\u00e9 de ma longue mis\u00e8re<\/em>&#8230; \u00bb Quand on veut r\u00e9ellement quelque chose, cela arrive. Envie de boire un coup dans un h\u00f4tel vide ? Pensez-y tr\u00e8s fort, et le bar s&rsquo;illumine, empli de bouteilles \u00ab <em>pourtant enlev\u00e9es pour des probl\u00e8mes d&rsquo;assurance<\/em> \u00bb\u2026 Un bar \u00e9trangement \u00e9clair\u00e9 comme l\u2019enfer, par en bas, et tenu par un \u00e9trange mais aimable Bartender, Lloyd, ou Satan lui-m\u00eame&#8230; Du whisky ? Pas de probl\u00e8me ! <em>On the rocks<\/em> ? \u00c7a roule ! Combien je vous dois ? Mais rien monsieur, votre argent n&rsquo;a pas cours ici&#8230; Dans le pacte faustien, on veut plus que quelques dollars : votre \u00e2me, tout simplement ! Et quelques missions \u00e0 accomplir : \u00ab <em>corriger votre femme et votre fils, Mr Torrance<\/em> \u00bb comme l&rsquo;explique Grady, lui qui a d\u00e9j\u00e0 sign\u00e9, il y a dix ans, le pacte avec l&rsquo;Overlook.**<\/p>\n<p><strong>Le miroir<\/strong><br \/>\nLe miroir est une figure tr\u00e8s pr\u00e9sente dans <strong>Shining<\/strong>. Symbole de la Porte vers l&rsquo;Autre C\u00f4t\u00e9, il permet d\u2019acc\u00e9der \u00e0 d&rsquo;autres r\u00e9alit\u00e9s. Danny parle \u00e0 Tony, son alter ego imaginaire, via le miroir de la salle de bains de Boulder. Le miroir ouvre aussi les portes de la conscience : REDRUM ne prend du sens (\u00ab Murder \u00bb) qu&rsquo;une fois vu \u00e0 l&rsquo;envers, c&rsquo;est \u00e0 dire de l&rsquo;autre c\u00f4t\u00e9 du miroir, l\u00e0 o\u00f9 pr\u00e9cis\u00e9ment se trouve Tony, et d&rsquo;o\u00f9 il envoie ses pr\u00e9dictions \u00e0 Danny. C&rsquo;est aussi dans un miroir que Jack comprend qu&rsquo;il n&#8217;embrasse pas une tr\u00e8s belle femme, mais bien le cadavre putr\u00e9fi\u00e9 de la chambre 237. Et on peut y ajouter le troublant effet de miroir Torrance\/Grady dans les toilettes, o\u00f9 les r\u00f4les de chacun s&rsquo;inversent \u00e0 ce moment l\u00e0 : Torrance peut maintenant \u00ab\u00a0remplacer\u00a0\u00bb Grady&#8230; <\/p>\n<p><strong>Les probl\u00e8mes de communication<\/strong><br \/>\nAntienne Kubrickienne : malgr\u00e9 tous nos moyens de communication, nous restons des animaux, soumis aux al\u00e9as et aux caprices de la nature. Wendy &#8211; qui ne communique plus avec son mari &#8211; cherche un peu de contact humain gr\u00e2ce \u00e0 la radio de l&rsquo;h\u00f4tel. Malgr\u00e9 l&rsquo;attitude amicale des Park Rangers, ces \u00e9changes resteront vains, extr\u00eamement codifi\u00e9s (la r\u00e9p\u00e9tition m\u00e9canique du mot \u00ab\u00a0over\u00a0\u00bb&#8230;) <\/p>\n<p>Car malgr\u00e9 la technologie, tout cela ne sert plus \u00e0 rien quand la m\u00e9canique se d\u00e9traque : on pense alors aux messages gla\u00e7ants, d\u00e9cal\u00e9s dans le temps \u00e0 cause de la distance, des astronautes-robots de 2001. Comme Wendy, ils essaient de rester humains en partageant un g\u00e2teau d&rsquo;anniversaire virtuel \u00e0 des millions de kilom\u00e8tres de l\u00e0&#8230; Ou \u00e0 Dr Folamour, quand un mis\u00e9rable incident Kafka\u00efen ruine le tout-puissant syst\u00e8me de t\u00e9l\u00e9communications de l&rsquo;US Air Force et d\u00e9truit l&rsquo;humanit\u00e9 toute enti\u00e8re&#8230;<\/p>\n<p>A un moment ou \u00e0 un autre, la technique vous l\u00e2che (HAL 9000, une machine \u00e0 crypter sur un B-52, un ou deux transistors dans un poste radio \u00e0 l\u2019Overlook Hotel). L&rsquo;homme retombe alors \u00e0 l&rsquo;\u00e9tat de nature, perdu dans les solitudes glac\u00e9es de l&rsquo;espace, des Iles Al\u00e9outiennes, ou des Montagnes Rocheuses&#8230;<\/p>\n<p><strong>Les relations sociales<\/strong><br \/>\nC&rsquo;est une figure de style, un passage oblig\u00e9 de l&rsquo;\u0153uvre  kubrickienne&#8230; La complexit\u00e9, la rigidit\u00e9, l&rsquo;extr\u00eame codification des relations sociales&#8230; Une pr\u00e9occupation constante, \u00e9tonnante chez ce fils de bourgeois, probablement pas si int\u00e9gr\u00e9 que \u00e7a dans le New York des ann\u00e9es 40&#8230; <strong>Barry Lyndon<\/strong>, <strong>Eyes Wide Shut<\/strong> sont centr\u00e9s sur ce th\u00e8me (comment acc\u00e9der aux strates sup\u00e9rieures de la soci\u00e9t\u00e9 ? quels usages respecter ? quels s\u00e9sames, quels mots de passe pour appartenir cette noblesse sup\u00e9rieure ?) D\u2019autres films comme <strong>Shining<\/strong>, se contentent de l&rsquo;\u00e9voquer. Ici, tout commence dans l&rsquo;entretien de recrutement ; Jack Torrance joue le jeu de la convivialit\u00e9, s&rsquo;efforce de ne donner que les r\u00e9ponses attendues, bref il se \u00ab conforme \u00bb. En face, pourtant, on lui tient un discours de franchise : \u00ab <em>quelqu&rsquo;un s&rsquo;est d\u00e9j\u00e0 suicid\u00e9 dans cet h\u00f4tel, vous \u00eates sur que vous tiendrez le choc ? <\/em>\u00bb Mais non, passage oblig\u00e9 du film d&rsquo;horreur, Torrance \u00e9lude le probl\u00e8me \u00ab <em>Ma femme adore les films d&rsquo;horreur<\/em>&#8230; \u00bb On notera dans cette sc\u00e8ne le dispositif en triangle, un classique chez Kubrick : le manager, Ullman, parle \u00e0 Nicholson. Dans un coin, un personnage subalterne se tait, et observe Torrance comme un insecte. Cette sc\u00e8ne existe plan pour plan dans Orange M\u00e9canique : l&rsquo;\u00e9crivain parle \u00e0 Alex (dont la nourriture est drogu\u00e9e) ; une femme, dans un coin, l&rsquo;observe. Quel est leur r\u00f4le, si ce n&rsquo;est souligner les ambigu\u00eft\u00e9s des liens sociaux ? Qui fait quoi ? Malgr\u00e9 la franchise, les sourires en coin, l\u2019apparente d\u00e9contraction, qui va manger qui ? Retour \u00e0 la nature, au territoire, \u00e0 la bestialit\u00e9 ? Shining est l\u2019\u00e9crin parfait pour cette th\u00e9matique-l\u00e0\u2026<\/p>\n<p><strong>L&rsquo;auteur<\/strong><br \/>\nTerminons par la th\u00e9matique la plus importante, et la plus troublante s\u00fbrement, de Shining, celle de l\u2019auteur, et de la cr\u00e9ativit\u00e9. Troublante, car on ne peut s\u2019emp\u00eacher d\u2019y voir la projection de l\u2019ego angoiss\u00e9 de Kubrick lui-m\u00eame, d\u2019autant que cette th\u00e9matique est unique dans l&rsquo;oeuvre de Kubrick. Aucun autre film ne s\u2019est pench\u00e9 sur les myst\u00e8res de la cr\u00e9ation artistique, et il n&rsquo;existe aucun personnage, dans toute l&rsquo;oeuvre SK, si ce n\u2019est le terrifiant Jack Torrance, pour repr\u00e9senter l\u2019Artiste&#8230;<\/p>\n<p>Alors pourquoi ? Stanley Kubrick vit-il un passage difficile \u00e0 ce moment-l\u00e0, comme nous le supposions dans l\u2019introduction ? Est-il lui aussi emmur\u00e9 dans son manoir, cherchant une inspiration qui ne vient pas, apr\u00e8s l\u2019\u00e9chec de <strong>Barry Lyndon<\/strong> ? Se trouve-t-il un fr\u00e8re dans ce \u00ab\u00a0petit roman de gare\u00a0\u00bb ? est-il lui aussi, entrain de jeter une balle de toutes ses forces, de tout son d\u00e9sespoir contre les murs de son Overlook personnel ? Rappelons une anecdote connue : entre deux films, Kubrick travaillait seul dans son bureau, et lisait des pl\u00e9thores de livre en vue d\u2019une prochaine  adaptation\u2026 Il ne lisait en fait que les premi\u00e8res pages, convaincu qu\u2019il pouvait se faire une id\u00e9e tr\u00e8s rapidement de l\u2019int\u00e9r\u00eat du livre. Si celui-ci ne lui plaisait pas, il le jetait bruyamment contre le mur. \u00ab <em>Quand je n\u2019entendais plus de \u00ab bong \u00bb caract\u00e9ristique pendant vingt minutes, je savais que le prochain film de Stanley Kubrick \u00e9tait en route<\/em> \u00bb raconte sa femme\u2026<\/p>\n<p>Difficile de ne pas faire le rapprochement entre Jack Torrance, sa femme et son fils, enferm\u00e9 dans un gigantesque h\u00f4tel d\u00e9sert, visit\u00e9 par les fant\u00f4mes, et Kubrick le \u00ab reclus \u00bb volontaire de Childwickbury, son manoir anglais, entour\u00e9 de sa femme et de ses filles. Lui aussi essaie d\u2019\u00e9crire (rappelons \u00e9galement qu&rsquo;il n\u2019y a AUCUN sc\u00e9nario \u00e9crit par Kubrick, que des adaptations, souvent \u00e9crites \u00e0 quatre mains). Lui aussi est s\u00fbrement ennuy\u00e9 par les interruptions de sa femme, de ses filles, lui aussi a peut \u00eatre envie de les \u00ab corriger \u00bb, lui aussi est visit\u00e9 par tous les fant\u00f4mes qu&rsquo;il a lui-m\u00eame cr\u00e9\u00e9, Alex, Dr Folamour, Lord Bullingdon, Hal 9000, \u2026 <\/p>\n<p>Cette vision terrifiante de la cr\u00e9ation ne laisse d\u2019interroger. Torrance s\u2019ennuie, Torrance meugle comme un loup, bave, retape sans arr\u00eat \u00ab <em>All work and no play makes Jack a dull boy**<\/em> \u00bb, mais n\u2019arrive a rien sur son roman, si ce n\u2019est \u00e0 susciter les commentaires incomp\u00e9tents de sa femme \u00ab <em>ce qu&rsquo;il faut c\u2019est travailler un peu tous les jours ! <\/em> \u00bb\u2026 A la fin, Jack va fournir sa plus belle cr\u00e9ation : une galerie de personnages terrifiants, un  h\u00f4tel hant\u00e9, des f\u00eates, une femme en petite tenue, tout est l\u00e0, dans sa t\u00eate, et ne demande qu\u2019\u00e0 \u00e9clore du labyrinthique cerveau du cr\u00e9ateur\u2026 <\/p>\n<p>Une image splendide est l\u00e0 pour le rappeler ; tandis que Wendy et son fils explore pour la premi\u00e8re fois le labyrinthe v\u00e9g\u00e9tal de l\u2019h\u00f4tel, jack contemple la maquette de celui-ci dans le hall de l\u2019h\u00f4tel. En une coupe, Kubrick passe de la maquette \u00e0 un plan vertical, irr\u00e9el, vu d\u2019oiseau, du vrai labyrinthe ; en tout petit, deux silhouettes s\u2019animent, Wendy et Danny : \u00ab Nous sommes arriv\u00e9s ! \u00bb<\/p>\n<p>Car toute cette histoire ne se passe-t-elle pas seulement \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur du cerveau tortur\u00e9 de l\u2019\u00e9crivain ? Ce qui fit notamment le succ\u00e8s du film \u00e0 sa sortie, ce sont les ambigu\u00eft\u00e9s du film : Torrance devient-il fou d\u2019isolement, ou l\u2019h\u00f4tel est-il hant\u00e9 ? Brutalise-t-il son fils, ou est-ce l\u2019\u0153uvre de la femme de la chambre 237 ? Grady existe-t-il, ou Jack n\u2019est-il qu\u2019une \u00e9ni\u00e8me incarnation, comme semblerait le prouver l\u2019\u00e9nigmatique photo finale, montrant Torrance pr\u00e9sent au bal du 4 juillet \u2026 1921 ? <\/p>\n<p>Ou Jack a-t-il simplement, en mourant, rejoint la f\u00eate \u00e9ternelle de l\u2019h\u00f4tel Overlook ? <\/p>\n<p>A-t-il rejoint son \u00ab <em>Home <\/em>\u00bb, comme le chante Henry Hall et son Gleneagles Hotel Band, en lointaine  musique de fond, comme perdu dans l&rsquo;espace, en contrepoint de la fameuse sc\u00e8ne des toilettes ?<\/p>\n<p><em>*Stephen King se vengera en se d\u00e9molissant <strong>Shining<\/strong>, le film, dans la presse am\u00e9ricaine, avant de se raviser, vu le carton au box office. Des ann\u00e9es plus tard, toujours plein de bile, il dirigera \u00ab son \u00bb Shining, une tentative path\u00e9tique d&rsquo;adaptation ultra-fid\u00e8le et donc, parfaitement rat\u00e9e !<\/p>\n<p>**Pour le fun, on notera aussi que cette sc\u00e8ne se d\u00e9roule dans une pissoti\u00e8re incroyablement reconstitu\u00e9e aux Studios Shepperton. Pourquoi des toilettes ? Pourquoi celles-l\u00e0 ? Autre co\u00efncidence troublante, Grady qui appara\u00eet dans ces toilettes, s&rsquo;est suicid\u00e9 en se mettant un fusil dans la bouche. 7 ans plus tard, dans Full Metal Jacket, le Soldat Baleine fait la m\u00eame chose&#8230; Dans les toilettes de la caserne des Marines&#8230; Fantasme morbide de Stanley !?<\/p>\n<p>*** autre myst\u00e8re : qui a tap\u00e9 ces milliers de ligne \u00e0 la machine ? Stanley lui-m\u00eame, ou un obscur assistant ? on peut se poser la question, quand on voit que ces dizaines de pages sont adapt\u00e9es dans la version fran\u00e7aise \u00ab\u00a0Un Tien vaut mieux que deux tu l&rsquo;auras\u00a0\u00bb&#8230;<br \/>\n<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Parmi les promesses non tenues du Professor, il y avait celle de chroniquer &#8211; en un an &#8211; tout Kubrick. Essayons d&rsquo;avancer dans cette vaste t\u00e2che en visant l&rsquo;H\u00f4tel Overlook, ses charmants concierges (Nicholson, Duvall) et le petit Danny (Danny Lloyd), qui voit des choses qu&rsquo;il ne devrait pas voir \u00e0 son \u00e2ge : en [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":4,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[5,3,7],"tags":[],"class_list":["post-990","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-a-votre-vod","category-les-films","category-pour-en-finir-avec"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.cinefast.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/990","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.cinefast.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.cinefast.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.cinefast.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/4"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.cinefast.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=990"}],"version-history":[{"count":11,"href":"https:\/\/www.cinefast.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/990\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":1000,"href":"https:\/\/www.cinefast.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/990\/revisions\/1000"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.cinefast.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=990"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.cinefast.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=990"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.cinefast.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=990"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}