{"id":8,"date":"2005-06-23T17:18:54","date_gmt":"2005-06-23T15:18:54","guid":{"rendered":"http:\/\/cinefirst.jeka.fr\/?p=8"},"modified":"2009-01-14T23:48:06","modified_gmt":"2009-01-14T21:48:06","slug":"objets-inanimes-avez-vous-donc-une-ame","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.cinefast.com\/?p=8","title":{"rendered":"Jeunet : Objets inanim\u00e9s, avez-vous donc une \u00e2me ?"},"content":{"rendered":"<p>Ce qui est bien avec Jeunet, c\u2019est comme chez Mc Do, on sait \u00e0 l\u2019avance ce qu\u2019on va manger. Au menu, des personnages sympas, style BD : le m\u00e9chant boucher, les enfants perdus, le jeune amoureux transi, etc. Des belles images, avec plein de couleurs dedans\u2026 Des fantastiques mouvements de cam\u00e9ra (et tout \u00e7a sans payer plus cher qu\u2019un film ouzbek en Super8 !). Jusque l\u00e0, cette m\u00e9thode a relativement bien coll\u00e9 au propos ludique de Jeunet : la farce cannibale (<strong>Delicatessen<\/strong>), le conte enfantin <em>steampunk <\/em>( <strong>La Cit\u00e9 Des Enfants Perdus<\/strong>), la belle histoire d\u2019amour (<strong>Am\u00e9lie Poulain<\/strong>).<\/p>\n<p>Mais voil\u00e0, Jean-Pierre vieillit, il pense avoir m\u00fbri et d\u00e9cide de se colleter aux Grands Sujets : avec <strong>Un Long Dimanche de Fian\u00e7ailles<\/strong>, c\u2019est la Grande Guerre. Sujet casse-gueule, car d\u00e9j\u00e0 film\u00e9, et pas par des stagiaires de l\u2019IDHEC : <strong>Les Sentiers de la Gloire, Les Croix De Bois<\/strong>. C\u2019est aussi un sujet de litt\u00e9rature abondante, et un sujet tr\u00e8s document\u00e9.<\/p>\n<p>Mais Jean-Pierre, il s\u2019en fiche, lui il est contre la guerre (position courageuse) et puis il sait tout \u00e7a, les mutineries de 17, P\u00e9tain, les pauv\u2019 gars envoy\u00e9s \u00e0 l\u2019abattoir, etc. Il a lu un tr\u00e8s beau livre l\u00e0-dessus, sign\u00e9 Japrisot, et c\u2019est parti mon kiki. En plus, ce livre, c\u2019est un peu \u00ab Am\u00e9lie Poulain Fait Le Chemin Des Dames \u00bb, puisque l\u2019\u00e9quivalent litt\u00e9raire du style de Jean-Pierre. <\/p>\n<p>Alors on se lance, fort de son bon droit. Car Jean-Pierre, les ann\u00e9es 10-20, il conna\u00eet ! Dans sa cave, il collectionne plein de vieux t\u00e9l\u00e9phones bizarres, des costumes d\u2019\u00e9poques, des trains \u00e9lectriques, sans parler d\u2019une collection de cartes postales d\u00e9fiant toute concurrence. Alors autant que \u00e7a serve ! Car comme Ridley Scott, Jean-Pierre est un formidable d\u00e9corateur. Il sait filmer les objets, leur texture : le vieux bois\u2026 la boue de la tranch\u00e9e\u2026 le sang qui gicle\u2026 la belle mousse verte sur le calvaire breton\u2026 l\u2019\u00e9tron de l\u2019\u00e2ne corse\u2026 Tout fait vrai, tout sonne juste, sauf les sentiments\u2026<\/p>\n<p>A force de filmer des objets et de reconstituer le palais du Trocad\u00e9ro en 3D, Jean-Pierre a oubli\u00e9 qu\u2019il y a avait un truc, l\u00e0, au premier plan, qu\u2019on appelle des personnages. Aussi se contente-t-il de filmer des faci\u00e8s, des expressions : la Col\u00e8re, l\u2019Indignation, le D\u00e9sespoir, la Tristesse, illustrant ainsi l\u2019\u00e9volution de son h\u00e9ro\u00efne, et esp\u00e9rant retrouver ces \u00e9motions chez le spectateur. <\/p>\n<p>Tout \u00e7a a peu d\u2019importance puisque de toutes fa\u00e7ons, ces \u00ab personnages \u00bb ne sont l\u00e0 que pour permettre \u00e0 l\u2019histoire d\u2019avancer, et cette histoire, elle est d\u00e9j\u00e0 torpill\u00e9e d\u00e8s le d\u00e9but : Mathilde doit retrouver l\u2019amour de sa vie. Pourtant, le jeune Manech est officiellement mort. (Pas d\u2019inqui\u00e9tude, cher spectateur, on ne craint pas une seconde : a) qu\u2019elle ne le retrouve pas, b) qu\u2019il soit mort). <\/p>\n<p>La question donc se pose ainsi : Pourquoi l\u2019amoureux de Mathilde ne serait pas mort ? La r\u00e9ponse \u00e9tant : \u00ab <em>ON S\u2019EN FOUT !<\/em> \u00bb Une r\u00e9ponse qui n\u2019est pas de moi, mais d\u2019Alfred Hitchcock, un obscur cin\u00e9aste londonien. Lequel ayant th\u00e9oris\u00e9 en son temps (dans les ann\u00e9es 20, justement), que le spectateur se fout du pourquoi, mais qu\u2019il pr\u00e9f\u00e8re s\u2019identifier aux personnages, m\u00eame dans des situations rocambolesques. \u00ab <em>la question, disait-il en substance, n\u2019est pas de savoir pourquoi bon dieu ces gens ne vont pas pr\u00e9venir la police ? ? ? Mais plut\u00f4t, comment faire pour le spectateur soit avec Jimmy Stewart, qu\u2019il vibre avec lui, qu\u2019il s\u2019inqui\u00e8te pour lui ?<\/em> \u00bb <\/p>\n<p>Mathilde va-t-elle r\u00e9ussir \u00e0 la retrouver ? On s\u2019en fiche pour deux raisons. D\u2019abord parce qu\u2019il est difficile de vibrer avec un faci\u00e8s. Audrey Tautou est belle, mignonne, attendrissante. Mais on ne sait rien d\u2019elle. Il faudrait un vrai personnage, pour qu\u2019on s\u2019identifie un peu. Ensuite, on n\u2019est pas tr\u00e8s inquiet, parce qu\u2019elle n\u2019a pas beaucoup d\u2019opposition, la Mathilde ! Elle re\u00e7oit des courriers, en envoie, prend le train, visite les halles, visite l\u2019Op\u00e9ra, etc. Mais aucune force du Destin, aucun opposant ne risque d\u2019emp\u00eacher la v\u00e9rit\u00e9 d\u2019\u00e9clater\u2026<\/p>\n<p>Bon vous me direz, c\u2019est pas <strong>Usual Suspects <\/strong>non plus. Mais dans le m\u00e9lo, il y a aussi besoin d\u2019opposition : le sens moral de Meryl Streep dans <strong>La Route de Madison <\/strong>par exemple, ou la pression sociale sur Richard Gere dans <strong>Pretty Woman<\/strong>. <\/p>\n<p>C\u2019est peut-\u00eatre un film de guerre, apr\u00e8s tout ? C\u2019est l\u00e0 que sa se g\u00e2te. Ca aurait pu \u00eatre un film de guerre. Ou un film contre la guerre. Tout occup\u00e9 qu\u2019il est \u00e0 sa reconstitution (pas un bouton de gu\u00eatre, pas une tache de boue qui manque), Jean-Pierre fait de l\u2019histoire avec un petit h et des st\u00e9r\u00e9otypes \u00e0 majuscule partout : les G\u00e9n\u00e9raux Incomp\u00e9tents, les Courageux Soldats Insoumis, le Boche Qu\u2019est Comme Nous, etc. De sa collection, Jean-Pierre nous ressort un vieux livre des ann\u00e9es 30 : \u00ab <em>La Grande Guerre Expliqu\u00e9e aux Enfants <\/em>\u00bb : il \u00e9tait une fois, un guerre voulue par de m\u00e9chants g\u00e9n\u00e9raux, faite par de pauvres bougres qui n\u2019aspiraient qu\u2019\u00e0 boire de la bi\u00e8re et courir la gueuse ou faire partie du mouvement ouvrier, et qu\u2019on a envoy\u00e9, comme \u00e7a, l\u00e2chement, \u00e0 l\u2019abattoir. Sur place, ne voyant pas d\u2019issue, ils d\u00e9cident de se mutiler pour \u00e9viter les tranch\u00e9es, mais de m\u00e9chants g\u00e9n\u00e9raux (je vous aide, \u00e7a commence par un P.) les condamnent odieusement au peloton d\u2019ex\u00e9cution.<\/p>\n<p>Je me permets de fournir quelques fiches de lecture pour le petit Jean-Pierre, afin de l\u2019aider \u00e0 approfondir la question :<\/p>\n<ul>\n<li>\u00ab <em>Si c\u2019\u00e9tait si chiant \u00e0 faire, la guerre, on trouverait pas autant de mecs pour la faire.<\/em> \u00bb (Francis Ford Coppola). Relire \u00e0 ce sujet <em>Orages D\u2019acier<\/em>, <em>Voyage Au Bout De La Nuit<\/em>, <em>Les Croix De Bois<\/em>, <em>La Peur<\/em>, <em>Ceux de 14<\/em>\u2026 Plein de gens sont partis avec l\u2019envie de tuer du boche, avec un r\u00e9el sentiment nationaliste, et le plaisir animal de se battre. <\/li>\n<li>\u00ab On ne fait pas la guerre (ni du cin\u00e9ma) avec de bons sentiments \u00bb : P\u00e9tain a condamn\u00e9 pour l\u2019exemple des mutins, souvent innocents. Mais en m\u00eame temps, il a am\u00e9lior\u00e9 l\u2019ordinaire du soldat, organis\u00e9 les rel\u00e8ves automatiques sur le front, et tr\u00e8s probablement gagn\u00e9 la guerre. <\/li>\n<li>\u00ab <em>La guerre est une chose trop s\u00e9rieuse pour \u00eatre confi\u00e9 \u00e0 des r\u00e9alisateurs de clip <\/em>\u00bb (Cl\u00e9menceau, de m\u00e9moire) <\/li>\n<\/ul>\n<p>Car le probl\u00e8me fondamental de Jeunet est l\u00e0, il est dans tous ses films et il est particuli\u00e8rement criant sur un sujet s\u00e9rieux. La guerre a beau le d\u00e9go\u00fbter le Jean-Pierre, il aime quand m\u00eame dr\u00f4lement bien la filmer. Y\u2019a pas \u00e0 dire, une explosion ; c\u2019est beau, \u00e7a fait un beau son THX. Les tranch\u00e9es, c\u2019est id\u00e9al pour faire des travellings arri\u00e8res et de zolis effets de Louma. <\/p>\n<p>Mais une fois de plus, \u00e0 quoi \u00e7a sert ? Avoir des moyens et les utiliser, ce n\u2019est pas la m\u00eame chose ! Un cin\u00e9aste, c\u2019est un \u0153il qui regarde, qui d\u00e9cide, parce qu\u2019avant tout un cin\u00e9aste c\u2019est un conteur : il ma\u00eetrise ses effets. JP Jeunet, c\u2019est un chef-op. Il faut que le conteur lui dise o\u00f9 filmer, sinon il filme tout ce qui lui plait. Et comme il a un super jouet dans les mains (la Warner, le plus gros budget de l\u2019histoire du cin\u00e9ma fran\u00e7ais), il s\u2019en sert : travellings, Louma, 3D, tout y passe, m\u00eame si \u00e7a n\u2019apporte rien \u00e0 son histoire. <\/p>\n<p>Deux exemples comparatifs :<\/p>\n<ol>\n<li>le plan s\u00e9quence : dans tous les cas de figure un plan-s\u00e9quence est tr\u00e8s dur et co\u00fbteux \u00e0 r\u00e9aliser : c\u2019est une performance. Dans Un <strong>Long Dimanche<\/strong>, JPJ en r\u00e9alise un tr\u00e8s beau dans les Halles de Paris. Pour quoi faire ? \u00e0 la fin, Audrey Tautou rencontre Jodie Foster. Qu\u2019a-t-on appris qu\u2019on n\u2019aurait pas appris d\u2019un banal gros plan ? Rien. Aux Halles, en 1920, y\u2019a de la viande et des choux fleurs.\n<p>Dans <strong>Les Affranchis<\/strong>, un plan s\u00e9quence suit Ray Liotta \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur d\u2019une bo\u00eete de nuit. Il \u00e9vite la file d\u2019attente, et sans payer, se retrouve au premier rang, ce qui lui permet d\u2019\u00e9blouir Lorraine Bracco. En un plan, on a compris : Ray Liotta conna\u00eet du monde, il conna\u00eet tout le monde, et on ne peut plus rien lui refuser. Ce plan cl\u00f4ture la premi\u00e8re partie : il est devenu un <em>wise guy<\/em>. <\/li>\n<li>Plans a\u00e9riens. Dans le film de Jeunet, toutes les 30 secondes, la cam\u00e9ra survole les tranch\u00e9es, virevolte entre les crucifix et les cadavres. Le premier est superbe : on d\u00e9couvre en un plan l\u2019horreur de 14, la boue, le sang, la mort. Mais au troisi\u00e8me on a compris et \u00e7a commence \u00e0 fatiguer.\n<p>Dans <strong>Titanic<\/strong>, Cameron fait la m\u00eame chose : il filme de mani\u00e8re virtuose le bateau, la cam\u00e9ra tourne autour de cet indestructible oiseau des mers. Au milieu du film, au contraire, c\u2019est un plan fixe, film\u00e9 de tr\u00e8s loin, qui vient rappeler la fragilit\u00e9 du Titanic au milieu de l\u2019immensit\u00e9 glac\u00e9e. Et une fois coul\u00e9, la cam\u00e9ra de Cameron ne virevolte plus. Elle est fixe, dans l\u2019eau, au milieu des naufrag\u00e9s : nous sommes avec eux. Pas de fioritures : ces gens sont en train de mourir. Le h\u00e9ros nous dit adieu. Cameron a les moyens de faire mieux, de faire plus. Il d\u00e9cide de ne pas le faire. Car il sait, parce que c\u2019est un grand conteur, qu\u2019il doit m\u00e9nager ses effets. <\/li>\n<\/ol>\n<p>A ce moment-l\u00e0, Monsieur Jeunet, derri\u00e8re l\u2019extr\u00eame \u00e9conomie de moyens, il n\u2019y a plus que l\u2019\u00e9motion. <\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Ce qui est bien avec Jeunet, c\u2019est comme chez Mc Do, on sait \u00e0 l\u2019avance ce qu\u2019on va manger. 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