{"id":4377,"date":"2016-10-10T13:23:36","date_gmt":"2016-10-10T11:23:36","guid":{"rendered":"http:\/\/www.cinefast.com\/?p=4377"},"modified":"2023-03-03T22:17:47","modified_gmt":"2023-03-03T21:17:47","slug":"4377","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.cinefast.com\/?p=4377","title":{"rendered":"Twin Peaks, la beaut\u00e9 et la v\u00e9rit\u00e9"},"content":{"rendered":"<p>Troisi\u00e8me p\u00e8lerinage \u00e0 <strong>Twin Peaks<\/strong>, cette fois-ci avec le Professorino. A cet \u00e2ge-l\u00e0, &#8211; quatorze ans &#8211; on d\u00e9teste se faire imposer par le paternel un quelconque programme de visionnage. Il y a les parties comment\u00e9es de <em>League of Legends<\/em> \u00e0 mater sur Twitch, les messages \u00e0 lire sur <em>Messenger<\/em>, et on veut suivre sa propre route ; finir par exemple la saison 3 d&rsquo;<strong>Orange si the New Black<\/strong>, depuis que le vieux a d\u00e9cid\u00e9 que les filles de Litchfield \u00e9taient devenues nulles. Sans parler de la carri\u00e8re de Jean-Kevin Augustin qu&rsquo;il faudrait faire d\u00e9coller sur FIFA 17. Mais la soeur, d\u00e9j\u00e0 pass\u00e9 par Snoqualmie Falls, fait pression : \u00e7a sent le rite initiatique. On s&rsquo;y colle donc.<\/p>\n<p>Quand on regarde <strong>Twin Peaks<\/strong> pour la troisi\u00e8me fois, il est possible de s&rsquo;attarder sur les d\u00e9tails. Et donc de remarquer les faiblesses de la s\u00e9rie, son montage et ses coupures publicitaires parfois hasardeuses, ses longueurs non voulues (on ne parle pas des longueurs lynchiennes voulues*)&#8230;<\/p>\n<p>Mais maintenant, nous pouvons approcher de pr\u00e8s la toile <strong>Twin Peaks<\/strong>, et admirer un par un les d\u00e9tails, les coups de pinceaux, de Ma\u00eetre Lynch.<\/p>\n<p>On remarquera ainsi que les pilotes des deux saisons sont des chefs-d&rsquo;\u0153uvre du genre. Et notamment celui de la saison deux, o\u00f9 un moment particulier fait exploser le talent de David Lynch et de ses com\u00e9diens.<\/p>\n<p>Dans cette sc\u00e8ne, on va enfin apprendre l&rsquo;histoire d&rsquo;Ed et de Nadine. Pourquoi ce couple si mal assorti, le garagiste beau t\u00e9n\u00e9breux et la pirate folle des rideaux sont mari et femme. Dans une confession d\u00e9chirante, Ed raconte les \u00e9v\u00e9nements survenus vingt ans auparavant. \u00c9videmment Ed aimait Norma, la sublime et \u00e9mouvante patronne blonde** du <em>Double R<\/em>, LE <em>diner<\/em> embl\u00e9matique de Twin Peaks. Et Norma aimait Ed. Mais un soir, Norma est parti avec Hank, futur voyou de Twin Peaks. De d\u00e9pit, Ed s&rsquo;est saoul\u00e9 avec la premi\u00e8re fille venue, Nadine. Nadine, la pas tr\u00e8s jolie, mais si douce et si gentille.<\/p>\n<p>Le lendemain, Norma est revenue ; il ne s&rsquo;\u00e9tait rien pass\u00e9 avec Hank. Pas de chance, Ed et Nadine avait pass\u00e9 la fronti\u00e8re et s&rsquo;\u00e9taient mari\u00e9s. Trag\u00e9die. Vingt ans de malheur.<\/p>\n<p>Cette histoire-l\u00e0 est si bien amen\u00e9e depuis six \u00e9pisodes (les regards d\u00e9chirants des anciens tourtereaux, la folie absurde de Nadine, l&rsquo;ombre mena\u00e7ante de Hank qui va sortir de prison) qu&rsquo;on est \u00e9motionnellement pr\u00eats \u00e0 l&rsquo;entendre. Et cette r\u00e9v\u00e9lation est si formidablement interpr\u00e9t\u00e9e par Everett McGill***, assis dans ce couloir d&rsquo;h\u00f4pital, qu&rsquo;il nous tire directement les larmes, comme \u00e0 l&rsquo;Agent Cooper.<\/p>\n<p>Mais c&rsquo;est \u00e0 ce moment-l\u00e0 que David Lynch fait un truc absolumement incroyable, un truc qui d\u00e9finit totalement <strong>Twin Peaks<\/strong>, qui <em>est<\/em> totalement <strong>Twin Peaks<\/strong> : il inverse la charge \u00e9motionnelle de la sc\u00e8ne.<\/p>\n<p>Nous \u00e9tions dans le m\u00e9lo, nous passons dans la com\u00e9die.<\/p>\n<p>En face d&rsquo;Ed, dans ce couloir d&rsquo;h\u00f4pital o\u00f9 Nadine est peut \u00eatre en train de mourir, il y a un odieux personnage, qu&rsquo;on a d\u00e9j\u00e0 vu : l&rsquo;Agent Albert Rosenfield (g\u00e9nial Miguel Ferrer). Depuis le d\u00e9but de l&rsquo;enqu\u00eate sur Laura Palmer, Rosenfield repr\u00e9sente le seul vrai flic de la s\u00e9rie, dur, m\u00e9chant, m\u00e9caniquement professionnel. Un des rares personnages r\u00e9alistes de <strong>Twin Peaks<\/strong>, pr\u00eat \u00e0 d\u00e9couper sans vergogne le corps de Laura pour l&rsquo;autopsie, ou \u00e0 moquer les mani\u00e8res de bouseux du Sherif Truman ou du docteur Hayward. Albert, c&rsquo;est la m\u00e9chancet\u00e9 de la ville, c&rsquo;est l&rsquo;ombre de Washington qui plane sur l\u2019Am\u00e9rique des campagnes. Le type qui n&rsquo;a rien compris \u00e0 la vraie vie, au bon caf\u00e9, \u00e0 la tarte aux cerises, aux pins Douglas. Un type qui ne saura jamais que la vraie vie est \u00e0 la campagne ; un type qui n&rsquo;a rien compris \u00e0 Twin Peaks, la ville ou la s\u00e9rie.<\/p>\n<p>Et voil\u00e0 que Rosenfield retient difficilement un fou-rire devant l&rsquo;histoire d&rsquo;Ed et de Nadine, d&rsquo;Ed et de Norma. Pli\u00e9 en deux, ma\u00eetrisant \u00e0 grand peine ses larmes, en contraste total avec la consternation des autres personnages.<\/p>\n<p>Mais, nous, subitement, nous basculons vers Albert : cette histoire d&rsquo;amour, c&rsquo;est un clich\u00e9 ridicule, c&rsquo;est path\u00e9tiquement <em>corny<\/em>, c&rsquo;est digne d&rsquo;un \u00e9pisode d&rsquo;<strong>Invitation \u00e0 l&rsquo;amour<\/strong>, le <em>soap <\/em>que regarde Lucy avec assiduit\u00e9.<\/p>\n<p>Encore mieux, Lynch, apr\u00e8s nous avoir fait basculer des larmes aux rires, va encore alterner entre ces deux sentiments. Nous avec Ed qui pleure, puis nous qui rigolons avec l&rsquo;agent Rosenfield, puis retour \u00e0 Ed, etc.<\/p>\n<p>Arriver \u00e0 nous faire ressentir <em>en m\u00eame temps<\/em> ces deux sentiments, c&rsquo;est tout bonnement extraordinaire. Ce n&rsquo;est pas lynchien (l&rsquo;homme de Missoula \u00e9tant rarement dr\u00f4le dans le reste de son \u0153uvre). Est-ce que cela existe ailleurs ? M\u00eame pas s\u00fbr.<\/p>\n<p>Mais <em>c&rsquo;est <\/em><strong>Twin Peaks,<\/strong> cette s\u00e9rie-monde qui passe de la trag\u00e9die \u00e0 la com\u00e9die, du polar au m\u00e9lo, ou, comme dans la derni\u00e8re sc\u00e8ne de ce pilote saison 2, \u00e0 la terreur pure.<\/p>\n<p>Lynch a toujours dit vouloir montrer les choses telles qu&rsquo;elles sont, et pas comme la morale nous a appris \u00e0 les regarder. Le cin\u00e9aste expliquait ainsi garder dans un bocal de vieux chewing-gum m\u00e2ch\u00e9s par ses amis, ou, dans un autre, des mouches mortes. Deux choses bien d\u00e9go\u00fbtantes en v\u00e9rit\u00e9. Mais, expliquait-il, il suffit d&rsquo;enlever les mots qui ont \u00e9t\u00e9 plaqu\u00e9s dessus pour entrevoir une autre r\u00e9alit\u00e9 : la beaut\u00e9, la v\u00e9rit\u00e9. Plus de chewing-gum, plus de mouches, mais une belle p\u00e2te rose, brillante et aux formes \u00e9tonnantes, ou les reflets noirs et iris\u00e9s de l&rsquo;autre bocal. Filmer en somme <em>le Festin Nu<\/em>, le projet litt\u00e9raire de William Burroughs, la v\u00e9rit\u00e9 au bout de la fourchette ; sans jugement, sans morale. La beaut\u00e9 et la v\u00e9rit\u00e9.<\/p>\n<p><strong>Twin Peaks<\/strong> n&rsquo;a fait que montrer cela ; la pure et terrifiante beaut\u00e9 de la vie, et son horrifique r\u00e9alit\u00e9.<br \/>\n<em><br \/>\n* Comme par exemple <a href=\"https:\/\/www.youtube.com\/watch?v=Ji_K99Ff5tE\">la sc\u00e8ne trioliste de la James&rsquo; song<\/a>, o\u00f9 James passe de Donna \u00e0 Maddy en trois minutes quarante ; une sc\u00e8ne tout aussi romantique que terrifiante<br \/>\n** Peggy Lipton, qui est aussi la maman de Rashida Jones, miss Perkins de <strong>Parks &amp; Recreation<\/strong> ou l&rsquo;avocate sexy de <strong>The Social Network<\/strong><\/em>. Bon sang ne saurait mentir.<br \/>\n*** Everett McGill, qui joue aussi le Stilgar de <strong>Dune<\/strong>.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Troisi\u00e8me p\u00e8lerinage \u00e0 Twin Peaks, cette fois-ci avec le Professorino. A cet \u00e2ge-l\u00e0, &#8211; quatorze ans &#8211; on d\u00e9teste se faire imposer par le paternel un quelconque programme de visionnage. 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