{"id":3844,"date":"2015-12-02T20:31:26","date_gmt":"2015-12-02T19:31:26","guid":{"rendered":"http:\/\/www.cinefast.com\/?p=3844"},"modified":"2015-12-02T21:12:54","modified_gmt":"2015-12-02T20:12:54","slug":"le-fils-de-saul","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.cinefast.com\/?p=3844","title":{"rendered":"Le Fils de Saul"},"content":{"rendered":"<p>Il y a longtemps que l\u2019on attend un film du calibre du <strong>Fils de Saul<\/strong>. Un film qui ne traiterait pas de l&rsquo;extermination des juifs sous un angle romantique comme <strong>La Liste de Schindler<\/strong>, ou sous un torrent de larmes racoleuses de <strong>La Rafle<\/strong>, ou en essayant de faire rire, comme l\u2019atroce film de Benigni, <strong>La Vie est Belle<\/strong>. Un film Primo Levi, en somme, qui montrerait la r\u00e9alit\u00e9 dans son atrocit\u00e9, ni plus ni moins.  Il y a bien s\u00fbr <strong><a href=\"http:\/\/www.cinefast.com\/?p=582\">Shoah<\/a><\/strong>, le chef d&rsquo;\u0153uvre immense de Claude Lanzmann, mais c&rsquo;est un documentaire. Aucun film n\u2019a r\u00e9ussi \u00e0 r\u00e9soudre cette terrible \u00e9quation ; filmer l\u2019horreur et int\u00e9resser le spectateur. <\/p>\n<p>Dans <em>Les Naufrag\u00e9s et les Rescap\u00e9s<\/em>, Primo L\u00e9vi use de cette comparaison maritime : les rescap\u00e9s ne peuvent pas raconter le naufrage, puisqu&rsquo;ils sont vivants. Et les naufrag\u00e9s non plus, puisqu&rsquo;ils sont morts. Donc Levi se gardait bien de raconter les chambres \u00e0 gaz dans <em>Si c&rsquo;est un homme<\/em>. Pour une bonne raison : il ne les avait pas vues. Si cela avait \u00e9t\u00e9 le cas, expliquait-il, il serait mort, car les <em>sonderkommandos<\/em>, les juifs charg\u00e9s de l\u2019extermination des juifs, \u00e9taient irr\u00e9m\u00e9diablement tu\u00e9s au bout de quelques semaines*. <\/p>\n<p>C&rsquo;est pourtant ce \u00e0 quoi s\u2019attaque <strong>Le Fils de Saul<\/strong>. Raconter l\u2019indicible vie des commandos de la mort, r\u00e9sum\u00e9e d\u00e8s le premier plan s\u00e9quence &#8211; totalement hallucin\u00e9 &#8211; du film : une for\u00eat floue, un visage qui s\u2019approche, devient net, c&rsquo;est Saul. Juif hongrois,  Sonderkommando, il sait qu&rsquo;il lui reste quelques jours \u00e0 vivre, pas plus. Il effectue son travail en \u00e9vitant d&rsquo;y penser, et donc de le regarder. L\u00e1szl\u00f3 Nemes a le g\u00e9nie de nous mettre dans cette position, voir sans regarder, entendre sans \u00e9couter, et faire sans penser. Saul guide des juifs vers la chambre \u00e0 gaz, les d\u00e9shabille, les fait entrer dans les \u00ab douches \u00bb puis vide ensuite les corps. Tout cela aura dur\u00e9 moins de dix minutes. <\/p>\n<p>On reste h\u00e9b\u00e9t\u00e9, assomm\u00e9 par cette premi\u00e8re s\u00e9quence, et pourtant ce ne sera pas la derni\u00e8re. Car L\u00e1szl\u00f3 Nemes, (dont c&rsquo;est le premier film !), utilise toutes les ressources du cin\u00e9ma pour ce premier geste \u00e9blouissant. Son esth\u00e9tique est enti\u00e8rement au service de sa cause : plan s\u00e9quence pour montrer l\u2019implacable itin\u00e9raire qui m\u00e8ne les juifs \u00e0 la mort (et la discipline tout aussi implacable qui r\u00e8gne dans le camp) ; quant \u00e0 ce flou de l\u2019arri\u00e8re-plan, il est totalement assum\u00e9. Tout le film restera ainsi coll\u00e9 au visage de Saul, improbable <em>selfie<\/em> sur un visage abominablement crisp\u00e9, impassible, bloqu\u00e9, et pour tout dire, mort, de Saul. Le reste, qu&rsquo;on n\u2019ose deviner, ne sera qu\u2019esquiss\u00e9 dans les flous, le rose des corps contre les gris des v\u00eatements sonderkommando. L\u00e1szl\u00f3 Nemes montrer la r\u00e9alit\u00e9 crue sans tomber dans le voyeurisme. Et identifie parfaitement le spectateur \u00e0 Saul, qui refuse de regarder l\u2019horrible tache qu&rsquo;il est contraint de r\u00e9aliser. <\/p>\n<p>En cela, L\u00e1szl\u00f3 Nemes est parfaitement Levien ou Lanzmannien ; les camps de la mort, c\u2019est seulement l\u2019horreur et la survie personnelle. <\/p>\n<p>Il existe cependant un deuxi\u00e8me film, un peu plus complexe \u00e0 appr\u00e9hender pour le spectateur. Pour nous int\u00e9resser \u00e0 cette histoire, Nemes cr\u00e9e une intrigue. Saul d\u00e9couvre le corps d&rsquo;un enfant. Son fils ? On ne le saura jamais, m\u00eame si c&rsquo;est qu&rsquo;il pr\u00e9tend. D\u00e8s lors, Saul n\u2019a qu\u2019une id\u00e9e en t\u00eate : enterrer cet enfant selon les rites juifs. Commencent donc une \u00ab aventure \u00bb sur 48 heures o\u00f9 Saul cherche \u00e0 cacher le corps de son \u00ab fils \u00bb et trouver un rabbin  pour prononcer le Kaddish. <\/p>\n<p>Le spectateur se trouve alors pris dans une position ambigu\u00eb. Sans cette intrigue, <strong>Le Fils de Saul<\/strong> serait un documentaire insoutenable. Mais avec, il devient presque un film d\u2019aventure classique qui contredit d\u00e8s lors le reste du film ; l\u2019extr\u00eame privation de libert\u00e9, le poids terrible de la double structure hi\u00e9rarchique du camp (les nazis et les prisonniers Kapos) ; le pouvoir \u00e9crasant du SS qui \u00e0 tout instant a droit de vie ou de mort, l\u2019impossibilit\u00e9 de se d\u00e9placer dans le camp. Chaque r\u00e9ussite de Saul en dehors de ces limites tr\u00e8s strictes contribue \u00e0 nous faire d\u00e9crocher du film.  <\/p>\n<p>N\u00e9anmoins, gr\u00e2ce \u00e0 une tr\u00e8s belle fin, L\u00e1szl\u00f3 Nemes nous abasourdit par le talent cin\u00e9matographique de son film, la force de son propos, et l\u2019innovation essentielle qu&rsquo;il repr\u00e9sente. <\/p>\n<p><em>* c&rsquo;est pourquoi on sait tr\u00e8s peu de choses sur les sonderkommandos (m\u00eame dans <strong>Shoah<\/strong>) ; il reste simplement deux photos, dont on parle d&rsquo;ailleurs dans le film.<br \/>\n<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Il y a longtemps que l\u2019on attend un film du calibre du Fils de Saul. 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